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24 poses (portraits)

Un concentré de famille québécoise

Crédit photo : Danny Taillon

Par : Sylviane Gagnon

Le samedi 5 septembre dernier, j’assistais à la pièce 24 poses (portraits) au Théâtre Jean-Duceppe de la Place des Arts, à l’affiche jusqu’au 4 octobre prochain. Cette pièce, jouée pour la première fois en 1999, demeure encore aujourd’hui une fresque familiale des plus actuelles. Plusieurs reconnaîtront certaines des répliques entendues plus jeunes, les clichés, les rires malaisants, les sarcasmes et le chaos quand tout le monde parle, mais que personne ne s’écoute vraiment. Malgré cela, on ressent une affection profonde, bien que souvent maladroite, entre les membres du clan Dubé.

Crédit photo : Danny Taillon

De l’action dans l’inaction

La famille Dubé se réunit afin de souligner les 40 ans de Richard (Marc Beaupré), le fils de Claire (Guylaine Tremblay) et Denis (Martin Drainville). Le décor nous situe dans une cour arrière emblématique d’une banlieue de Québec. Au niveau scénique, le vide laissé autour des meubles de jardin, disposés sur le tapis verdoyant d’une pelouse parfaite, démontre indirectement la superficialité des rapports familiaux. On se permet des jugements sur le physique des uns et des autres, on raconte des histoires parfois morbides et sans intérêt pour autrui, on se coupe la parole pour revenir à son propre sujet ou on prend des photos pour détourner l’attention, mais rien ne se passe vraiment entre l’extase sur la nouvelle tondeuse à gazon de Richard et les retours incessants de Denis sur la météo. À la fin de la journée, l’annonce du décès soudain de la jeune comédienne Marie-Soleil Tougas jettera un vent de tristesse et annoncera, en quelque sorte, la tragédie finale.

Crédit photo : Danny Taillon

Une interprétation sans faille

Le jeu des comédiens est absolument époustouflant. Ceux-ci se donnent la réplique en empiétant sur celle des autres sans respirer, durant deux heures, sans entracte. Si le texte est rempli de banalités, les acteurs nous livrent admirablement des personnages attachants, aimants et plus profonds qu’ils n’y paraissent. Les parents, Claire et Denis Dubé, interprétés merveilleusement par Guylaine Tremblay et Martin Drainville, expriment toute la détresse, les ressentiments et la colère contenue de ce couple, mais aussi leur amour inconditionnel pour leurs enfants. Rappelons qu’il y a 25 ans (lors de la création en 1999), Guylaine Tremblay jouait le rôle de Carole, la fille de Claire.

Crédit photo : Danny Taillon

Du côté des enfants, Richard (Marc Beaupré), le fils aîné malhabile dans ses paroles, est heureux de recevoir sa famille chez lui. Sa conjointe Nicole (Myriam Fournier) court sans arrêt pour satisfaire tout le monde et s’affaire sans cesse, s’évitant ainsi d’avoir à s’impliquer dans la discussion. Carole (Émilie Bibeau), deuxième de la famille, est l’éternelle positive, même si elle manifeste quelques frustrations face à son conjoint André (Benoit Mauffette), qui aspire à trop peu. L’oncle Roger (Frédéric Blanchette), frère de Claire, est hébergé chez Richard et Nicole à la suite de sa perte d’emploi. Roger parle peu, est plutôt effacé et retourne souvent à sa chambre, mais on le sent particulièrement proche des Dubé. Finalement, François (Gabriel Favreau), le plus jeune de la fratrie, Montréalais d’adoption et enseignant, détonne du reste de sa famille. Bien qu’il laisse planer un flou sur sa vie sentimentale, on sent qu’il aime profondément les siens. Tous ces personnages semblent à première vue un peu artificiels ; toutefois, le jeu admirable de la distribution nous les rend profondément humains.

Crédit photo : Danny Taillon

Un auteur prolifique et sensible

La plume de Serge Boucher, typiquement québécoise, nous transpose dans nos propres souvenirs familiaux, là où les non-dits sont souvent plus éloquents que les grands discours et où les secrets planent en arrière-plan. L’auteur nous plonge dans ses propres souvenirs, où la banalité est omniprésente. Même en 2026, cette réalité existe encore dans bien des familles. Dans la lignée de Michel Tremblay, Serge Boucher porte un regard aimant sur la nature humaine, même imparfaite. Il faut savoir décoder le sous-texte des comédiens, ce qui les lie et se transmet à travers leurs regards et leurs gestes. L’auteur a été enseignant de français au secondaire jusqu’en 2003 avant de succomber à l’appel de l’écriture à temps plein, et c’est tant mieux pour nous. Depuis, on lui doit les pièces Natures mortes (1993), Motel Hélène (1997), Avec Norm et Les bonbons qui sauvent la vie. Serge Boucher a également signé les textes d’excellentes séries télévisées comme Aveux, Apparences, Feux, Fragiles et Fragments.

crédit photo : Danny Taillon

Une mise en scène dépouillée

La mise en scène d’Édith Patenaude nous amène adroitement dans cet univers banlieusard de 1997. Le décor épuré, campé dans une cour presque nue, les arrêts sur image mettant en relief les comédiens, ainsi que les intermèdes des scènes intérieures apparaissant sur le mur du fond comme une fenêtre s’ouvrant sur l’intériorité des personnages sont des choix très judicieux. Édith Patenaude est comédienne, metteuse en scène et, depuis 2024, directrice artistique et codirectrice de l’ESPACE GO. On lui doit de nombreuses mises en scène saluées par le milieu, les plus récentes étant Oslo chez Duceppe, Gaz Bar Blues, Le Père au TNM, ainsi que Tremblements à l’ESPACE GO.

24 poses (portraits) fait partie de notre répertoire des classiques québécois et est devenue intemporelle. Une pièce incontournable à voir pour renouer avec une partie de nos racines.