Quand la musique rassemble toutes les générations
Collaboration spéciale : Mathieu Pedneault, Veruska Hart et Jordan G-S
Crédit Photo: Mathieu Pedneault \ MatTv.ca
Il y a un moment, le dimanche soir, où l’on a arrêté de regarder la scène pour regarder la foule. Dom Dolla venait de lâcher le morceau que tout le monde attendait, la pyrotechnie a embrasé le parc Jean-Drapeau au grand complet, et dans cette lumière-là, pendant une seconde, on a vu qui était réellement là. Des gars torse nu depuis quatre heures. Un parent avec un enfant sur les épaules. Et, quelques rangées devant, une dame qui devait avoir 70 ou 80 ans, les deux bras en l’air.
C’est peut-être ça, l’histoire de la 11e édition d’ÎLESONIQ.
Le 8 et le 9 août, sur trois scènes — Bell OASIS, MIRAGE et NÉON —, des dizaines de milliers de festivaliers ont convergé vers l’île Sainte-Hélène pour le plus gros rendez-vous électronique au pays, une semaine à peine après qu’Osheaga ait fermé les mêmes grilles. Deadmau5, Chris Lake, Above & Beyond, Dom Dolla : la programmation avait de quoi remplir un week-end à elle seule. Mais après deux jours à arpenter le site, l’appareil photo braqué sur la foule plutôt que sur les scènes, c’est autre chose qui est ressorti.
On vient à ÎLESONIQ pour la musique. On y retourne pour ce qui se passe devant la scène.
JOUR 1 — Samedi 8 août
Trente degrés et une bouteille d’eau
Le premier défi du samedi n’était inscrit à aucun horaire : le soleil tapait sans retenue sur un site où l’ombre se compte en mètres carrés. ÎLESONIQ a marqué son premier point avant même la première note — l’organisation distribuait des bouteilles d’eau gratuitement, à qui en voulait. Dans une industrie où la moindre consommation se facture au prix fort, le geste en dit aussi long que n’importe quelle tête d’affiche.
La même mécanique s’est répétée toute la journée sans qu’on ait à la chercher : des inconnus qui partagent leur eau, qui vérifient qu’une personne assise par terre va bien, qui dansent ensemble sans jamais échanger un nom. Le principe PLUR — Peace, Love, Unity, Respect — traîne depuis assez longtemps dans la culture rave pour être devenu un cliché. Sur le terrain, il tient encore.
Le choix impossible de 20 h 10
À 20 h 10, deux têtes d’affiche démarraient en même temps, à deux bouts du site : Deadmau5 sur la Bell OASIS, Boys Noize b2b Tiga sur la MIRAGE. Impossible d’être aux deux, et même l’aller-retour ne tenait pas — le temps de traverser la foule entre les deux scènes, les deux sets étaient déjà bien entamés. Ajoutez Boris Brejcha et Rezz au programme de la même soirée et le portrait est complet : le luxe désagréable des grosses programmations, où peu importe le choix, on renonce à quelque chose de gros.
On a choisi Deadmau5. On a bien fait.
Deadmau5, ou comment le Saguenay a fini par revenir à la maison
Le producteur ontarien n’a plus rien à prouver. Vingt ans après ses débuts, il reste l’artiste électronique canadien le plus influent de sa génération, et sa relation avec Montréal ne date pas d’hier. Son heure sur la Bell OASIS aurait suffi à marquer la soirée.
Puis il a lâché son remix de « Fabienk », signé par le duo saguenéen Angine de Poitrine — et des milliers de personnes ont scandé le « Sé-bas-tien » du refrain comme s’il s’agissait d’un classique du genre.
Le remix, Deadmau5 en a dévoilé un extrait sur Instagram en avril, quelques jours après la sortie de la pièce originale. Toujours pas paru officiellement, il tourne depuis sur les plus grandes scènes du monde — à VELD, à Toronto, puis au FIFA Fan Festival de Philadelphie en juillet, en pleine Coupe du monde. Ailleurs, des dizaines de milliers de personnes dansent dessus sans savoir d’où il vient. À Montréal, la foule connaissait l’original : le remix passait comme un clin d’œil, et tout le monde l’a reçu comme tel.
Le duo, pour ceux qui le découvrent : Khn de Poitrine à la guitare microtonale à double manche, Klek de Poitrine à la batterie et ses changements de signature rythmique constants — un math-rock expérimental inclassable. Fabienk, parue en avril sur l’album Vol. II, est devenue leur pièce phare, au point où la NFL l’a récupérée pour une vidéo promotionnelle.
Un duo microtonal du Saguenay, remixé par Deadmau5, repris par la NFL, chanté par la foule du parc Jean-Drapeau. On a vu des trajectoires plus prévisibles.
Chris Lake & Friends : la fête portait bien son nom
L’avantage d’être resté sur la Bell OASIS : on y était déjà quand Chris Lake a enchaîné, avec son concept exclusif Chris Lake & Friends, monté pour l’occasion, production sur mesure comprise. Plutôt que de dérouler son propre set, le DJ britannique partage ses platines avec une série d’amis et de collaborateurs qui se relaient sans annonce.
Ça change tout à l’énergie : on n’assiste pas à « un set de Chris Lake », mais à un party dont on aurait reçu l’invitation par erreur. Et comme il célébrait son anniversaire à Montréal ce soir-là, la foule était venue célébrer avec lui, et lui, visiblement, avec elle.
Puis il est apparu en chandail des Canadiens — un geste de trois secondes, un cliché assumé, une réaction instantanée de toute la foule. On peut lever les yeux au ciel devant le calcul. Ça a fonctionné quand même, et c’est exactement ce genre de détail qui fait passer un excellent spectacle au rang de souvenir.
JOUR 2 — Dimanche 9 août
La journée où tout s’est aligné
Le samedi nous avait offert des choix déchirants et de belles surprises. Le dimanche, lui, a été notre journée sans hésitation — l’affiche du soir enchaînait quatre sets sur la même scène sans un seul creux.
Ça commençait tôt, et ça commençait fort. En ouverture de la Bell OASIS, HAYLA a lancé « Where You Are », son immense collaboration avec John Summit, et le mot qui nous vient encore en tête, c’est épique. La chanteuse britannique, entendue aux côtés de MEDUZA et de Deadmau5, foulait ÎLESONIQ pour la première fois — ça ne paraissait pas : sa voix, immédiatement identifiable, a été reprise en chœur par une foule qui semblait connaître chaque mot. Difficile d’imaginer un meilleur départ.
Gryffin : la performance qu’on aurait voulu voir autrement
Gryffin a pris le relais en fin d’après-midi, et son univers fonctionne indéniablement en festival : mélodique, lumineux, taillé pour les grandes scènes. Notre seule réserve : l’artiste a une formation de musicien qui dépasse largement le DJing — piano classique, guitare — et on espérait le voir basculer vers cette dimension plus live, empoigner ses instruments. Ça n’est pas venu, configuration de scène ou contraintes de production obligent. Le set restait excellent, mais on est repartis avec l’impression d’avoir vu la version festival d’un artiste qui peut offrir davantage.
Above & Beyond : la leçon de connexion
Cinq minutes après la fin de Gryffin, Above & Beyond prenait le relais sur la même scène. Et là, difficile de trouver un autre mot qu’épique.
Le trio britannique tient depuis plus de vingt ans une place à part dans la musique électronique, et pas seulement pour sa longévité : ce qu’ils font mieux que presque tout le monde, c’est refuser le rapport frontal scène-public. Messages à la foule sur les écrans, temps morts construits pour que le public s’entende lui-même — les festivaliers cessent par moments d’être spectateurs pour devenir, très concrètement, une partie du spectacle.
On ne regarde pas un show d’Above & Beyond. On le vit avec eux. Rassembleur, émotif, parfois carrément euphorique : l’un des sommets de l’édition, et une démonstration limpide de ce qui sépare une institution d’une tête d’affiche.
Dom Dolla : la claque qu’on n’avait pas commandée
Puis Dom Dolla est monté clore le festival, pour une dernière heure et demie sur la Bell OASIS.
Autant l’avouer : je n’y croyais qu’à moitié. J’avais écouté quelques morceaux dans les jours précédents, par acquit de conscience, sans être convaincu que ça deviendrait un moment fort de ma fin de semaine.
Je me suis trompé. Largement.
Ce qui frappe, chez Dom Dolla, ce n’est pas le catalogue — même si les morceaux que la foule reconnaît en trois notes s’enchaînent sans temps mort. C’est la lecture du public : il sait précisément quand monter la tension, quand laisser respirer, et quand lâcher le titre qui fait décoller le parc au complet. Le set n’était pas une succession de pièces, mais une courbe qui montait sans jamais vraiment redescendre.
Je suis arrivé avec des réserves. Je suis reparti en me disant qu’il fallait que j’aille le revoir — probablement le meilleur compliment qu’on puisse faire à un artiste au sortir d’un festival.
Et c’est là, dans les dernières minutes, entouré de milliers de personnes qui dansaient comme si personne ne voulait que ça finisse, qu’on a compris que la deuxième journée était bel et bien celle qu’on avait préférée.
Ce qu’on retient
Un festival qui a cessé d’avoir un âge
Le constat s’est imposé sur deux jours, à force de regarder les visages plutôt que les scènes : ÎLESONIQ n’appartient plus à une seule génération.
On y croise évidemment les 18-25 ans venus danser jusqu’à la fermeture. Mais aussi des parents, des groupes d’amis échelonnés sur trois décennies, et des festivaliers approchant ou dépassant les 90 ans. On a même vu quelques poussettes — une présence qui fera sourciller certains, et qui pose de vraies questions sur l’exposition sonore des tout-petits, mais qui dit quelque chose de la nature de l’événement.
D’un bout à l’autre du spectre, on retrouvait pourtant la même chose : pas la même culture musicale, pas la même endurance, mais une même soif de vivre. C’est la plus belle surprise de cette édition. À 20 ans comme à 90 ans, quand la basse repart, la différence d’âge cesse d’être une information pertinente.
La production a monté d’une coche
Deux évolutions se remarquent cette année, une visible et une beaucoup moins.
La visible, c’est la pyrotechnie, qui a débordé des scènes : les effets se déclenchaient loin dans le site, jusque sur les mâts d’éclairage qui bordent le terrain, au point de donner l’impression que le parc au complet participait au show. Pour qui photographie, c’est de l’or — lumière, feu, écrans et mouvements de foule se combinent en images presque cinématographiques.
La moins visible, c’est le confort : l’organisation semble avoir investi dans les espaces où l’on s’arrête pour manger, s’asseoir, reprendre son souffle. Le genre d’amélioration invisible en arrivant, mais déterminante à la huitième heure sur le site — un festival de cette taille n’est pas une succession de spectacles, c’est une journée entière à tenir.
Les vraies vedettes
On pourrait débattre longtemps du meilleur set du week-end, classer les DJ, comparer les productions. Ce n’est pourtant pas ce qui remonte en premier.
Ce sont les visages. Une dame de 70 ou 80 ans qui danse avec le sourire. Un inconnu qui tend sa bouteille d’eau. Un parent qui partage un morceau avec son enfant. Une explosion de pyrotechnie qui découpe soudainement dix mille personnes dans le noir. C’est là que le festival se joue : les artistes attirent le monde, mais ce sont les festivaliers qui donnent une âme à l’événement.
Les organisateurs ont déjà confirmé une 12e édition pour 2027. Le rendez-vous, visiblement, ne fait que commencer — et si l’édition 2026 en a donné un aperçu, la seule règle qui semblait encore s’appliquer, pendant deux jours sur une île au milieu du fleuve, était de profiter du moment. Peu importe l’âge inscrit sur le permis de conduire.
Crédit Photo: Mathieu Pedneault \ MatTv.ca

















































































































































































































































































