Une pièce absolument saisissante!

Par: Sylviane Gagnon
Le 17 septembre avait lieu la première de La version qui n’intéresse personne, une pièce tirée du roman d’Emmanuelle Pierrot, au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Celle-ci sera à l’affiche jusqu’au 17 octobre, puis se transportera au Trident, à Québec, du 2 au 28 novembre. Cette œuvre, extrêmement fidèle au roman, nous amène dans un monde glauque où une bande de jeunes anarchistes en quête de liberté vit son désœuvrement en chœur. L’excellente adaptation théâtrale est de Marie-Claude St-Laurent et la mise en scène de Marie-Ève Milot, assistée de Josianne Dulong-Savignac.

Dans le rôle de Sacha, Melissa Iguer nous livre une interprétation remarquable. Iel assure une présence constante et sans faille, tandis que Karl Bobanovits, dans le rôle de Tom, le meilleur ami de Sacha, donne une répartie des plus authentiques. Le reste de la distribution — Ines Sirine Azaiez, Daniel D’Amours, Lyraël Dauphin, Catherine De Léan, Vincent Roy et Gabriel Samson I — se partage de multiples rôles, les principaux étant Ray, Larry, Jade, Val, Buddy et Kosmas, tous d’un calibre exceptionnel. Une mention spéciale à Catherine de Léan qui manipule la marionnette Luna, le chien-loup, avec beaucoup d’assurance. Ce chien, personnage crucial dans l’histoire, deviendra un instrument de vengeance pour blesser le personnage principal.

Comme une descente aux enfers
D’entrée de jeu, la plume admirable d’Emmanuelle Pierrot se veut percutante et provocante. Mais ce qui la caractérise surtout, c’est l’environnement dans lequel les personnages évoluent — un petit village du Yukon (Dawson City) — et le traitement sinistre réservé à la protagoniste, Sacha. Emmanuelle Pierrot a vécu quelque temps dans cette petite ville du Yukon, ce qui lui a permis de transmettre son atmosphère pesante. Son roman a remporté en 2024 le Prix littéraire des collégien·ne·s et le Prix des libraires du Québec.
Si, au départ, l’ambiance est festive et libertine, Tom et Sacha, deux inséparables vivant une amitié forte et soudée, se retrouvent au sein d’une bande d’amis tissée serré. La situation bascule au fur et à mesure que l’histoire progresse. Sacha, qui vit pleinement les valeurs de liberté et d’anarchie du groupe, tombe amoureuse de Kosmas, suscitant la jalousie de Tom qu’elle repousse comme amoureux. Sacha aime Tom comme un frère et veut préserver cette amitié. Tom, se sentant rejeté, fera tout pour qu’elle soit reniée par le groupe. Ne supportant pas le choix de Sacha, il tissera une toile de haine autour de celle qui était pourtant son âme sœur en la dénigrant, pour finalement l’isoler et l’exclure.
On perçoit rapidement la misogynie insidieuse du cercle d’amis et leur violence grandissante envers Sacha, un peu à la manière d’un procès comme il en pullule sur les réseaux sociaux. Sacha en vient à douter de tout et, malgré maintes tentatives de rétablir les faits et de renouer des liens, elle n’arrive pas à se faire entendre, car sa version n’intéresse personne. Elle va jusqu’à s’infliger de la violence à elle-même.

Une adaptation et une mise en scène magistrales
Marie-Claude St‑Laurent, comédienne, dramaturge, scénariste et coach de jeu jeunesse, nous offre sa première adaptation théâtrale, démontrant une maîtrise parfaite du style. Quant à Marie‑Ève Milot — comédienne, metteuse en scène, autrice et éditrice de théâtre —, elle signe, assistée de Josianne Dulong-Savignac, une mise en scène originale. Le résultat est impeccable et d’une grande réussite. Le rythme est intense, et bien que la pièce dure 2 h 15 sans entracte, on n’y sent aucune longueur.
Tous les moments marquants de l’histoire se retrouvent dans la pièce : le choix des mots, l’atmosphère qui se dégage, les choix sonores et musicaux, tout contribue à nous transporter dans cet univers sordide et à mettre en lumière le contraste entre liberté et misogynie.

Un environnement très représentatif
Le travail de conception est également à souligner, car reproduire un tel environnement est un énorme défi. La musique d’Antoine Berthiaume, les jeux de lumière feutrée de Paul Chambers, les costumes de Julie Lévesque et les accessoires de Charlotte Castel nous transportent dans la froideur du Yukon. Même les chiens-marionnettes, habilement dirigés par Simon Boudreault, rendent crédibles ces personnages essentiels à l’histoire.
La version qui n’intéresse personne est une création du Théâtre du Trident, du Théâtre de l’Affamée et du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, en coproduction avec le Théâtre de l’Œil. Un événement majeur à ne pas manquer !