Des souvenirs aux frissons

Par : Bruno Miguel Fernandes
Le fado a toujours fait partie du décor de mon enfance. À la maison, ma mère écoutait Amália Rodrigues, particulièrement à l’approche du temps des Fêtes ou des rassemblements familiaux. Mais cette musique accompagnait aussi des moments plus intimes, où je la sentais nostalgique de son Portugal natal et de sa famille.
Malgré mes origines portugaises, le fado n’a jamais vraiment fait partie de mes habitudes d’écoute. Mes goûts penchent plutôt vers le métal, mais avec les années, j’ai appris à apprécier davantage la richesse et la complexité de cette musique. Et même si je n’en écoute toujours pas au quotidien, je connaissais l’importance de Mariza dans la culture portugaise et j’avais cette impression qu’il fallait absolument que je la voie au moins une fois.
Née au Mozambique et élevée à Lisbonne, Mariza s’est imposée comme l’une des grandes ambassadrices du fado contemporain. Dans le sillage d’Amália Rodrigues, elle a repris le flambeau en modernisant le genre, en l’ouvrant à d’autres influences et en le rendant accessible à de nouveaux publics partout dans le monde. Son spectacle L’étoile du Fado, présenté dimanche soir à La Maison symphonique de Montréal, marquait son retour dans cette salle après plus de huit ans d’absence.
Bien plus qu’une question de saudade

J’ai longtemps associé le fado à la saudade, cette nostalgie teintée de manque et d’attachement si profondément ancrée dans la culture portugaise. Mais dimanche, c’est surtout la richesse musicale du genre qui m’a frappé. Et ça commençait par les cinq musiciens qui accompagnaient Mariza.
Luís Guerreiro à la guitare portugaise, Eduardo Faustino à la guitare acoustique, Gabriel Salles à la basse, João Frade à l’accordéon et Francisco Santos à la batterie et aux percussions formaient un ensemble d’une précision remarquable. Ce que j’ai particulièrement aimé, c’est que chacun avait l’occasion de briller, notamment lors de véritables solos aussi complexes qu’inventifs, parfois exécutés à une vitesse impressionnante.
Une guitare répondait à une phrase, l’accordéon prolongeait une mélodie, puis une courte envolée venait remplir le silence laissé par Mariza. Ces interventions ressemblaient à de petits solos, permettant à chacun de faire entendre sa précision sans interrompre le dialogue musical. Parfois, chaque instrument semblait suivre sa propre ligne mélodique, avec une multitude de notes qui se croisaient sans jamais perdre leur cohésion. La guitare portugaise, avec ses doigtés rapides et ses sonorités sèches et cristallines, m’a particulièrement comblé. Ses notes fusaient entre deux phrases chantées, provoquant de petits sursauts musicaux avant de retrouver leur place dans l’ensemble. C’est un instrument que j’aimais déjà enfant, bien avant de comprendre toutes les subtilités du chant fado.
Des breakdowns sans distorsion

Je vais me permettre une comparaison qui risque de surprendre : certains passages m’ont rappelé ce que j’aime dans les breakdowns de métal. Pas question ici de guitares saturées ni de batterie déchaînée! C’était plutôt cette manière de construire la tension. Les musiciens ralentissaient, les silences s’étiraient, et j’avais parfois l’impression que toute la salle retenait son souffle, comme si on savait qu’une explosion s’en venait.
Puis Mariza repartait avec une puissance et une précision saisissantes. Sa maîtrise va bien au-delà de la capacité à tenir une longue note. Elle module son vibrato, joue avec les hauts et les bas, étire une voyelle ou accentue une consonne jusqu’à transformer la façon dont un mot résonne. Ce passage d’un murmure à une note éclatante, parfois dans une même phrase, m’a fasciné. Elle décortique les syllabes pour leur donner autant de force musicale qu’émotive, sachant aussi laisser mourir un son pour rendre le silence encore plus saisissant.
Cette maîtrise a pris une tout autre dimension pendant Chuva. Après quelques instants au micro, Mariza a poursuivi le reste de la chanson sans amplification, accompagnée à la guitare. Entendre sa voix remplir aussi naturellement la Maison symphonique avait quelque chose d’assez renversant. Elle conservait sa puissance, mais aussi les nuances de son interprétation, avec une aisance qui semblait presque déconcertante. Difficile d’imaginer meilleur endroit pour apprécier une telle démonstration.
Une salle qui trouve sa voix

Entre les chansons, Mariza se montrait aussi chaleureuse que généreuse. Elle passait de l’anglais au portugais, glissant quelques mots de français pour remercier le public ou raconter le contexte d’une pièce. Elle nous invitait régulièrement à chanter avec elle. Au départ, la foule semblait plutôt timide, peut-être même un peu intimidée devant une telle voix. Mais à force d’encouragements et de sourires, elle a fini par trouver la sienne. Entendre la salle se joindre à certains grands refrains était un plaisir en soi.
Trois nouvelles chansons, Amar-te, Beijos et Onde Vais, annonçaient aussi son album Amor, attendu en novembre. De la vivacité de Rosa Branca aux sonorités plus contemporaines de Quem Me Dera et Melhor de Mim, Mariza explorait différentes facettes du genre. Puis, avec Lágrima, ce classique d’Amália Rodrigues qui commence par « Cheia de penas », j’ai retrouvé une chanson souvent entendue chez moi, enfant.
Un rappel aux racines

Mariza a terminé la portion principale du spectacle avec l’incontournable Ó Gente da Minha Terra, avant de revenir pour Primavera, qu’elle présentait comme l’un de ses fados traditionnels préférés. La soirée s’est finalement achevée avec Maria Joana, sur une note plus festive.
Je venais voir une grande voix de la culture portugaise, sans nécessairement savoir à quel point cette soirée allait rejoindre mes goûts musicaux. J’en suis ressorti impressionné autant par Mariza que par les musiciens qui l’entourent. Entre les silences, les envolées instrumentales et ces moments où tout semblait exploser, j’ai retrouvé dans le fado une intensité que je connais bien, mais sous une forme que j’ai encore beaucoup à découvrir.


