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Hermanos Gutiérrez X OSM : le mouvement immobile

Entre chaleur désertique et brise suspendue

Hermanos Gutierrez avec l'osm
Crédit Photo : Martin Postel-Vinay / Mattv

Par : Bruno Miguel Fernandes

Il existe des musiques qui cherchent à remplir l’espace. D’autres qui cherchent à le ralentir. Depuis plusieurs années, Hermanos Gutiérrez construit cette étrange suspension. Une musique faite de chaleur écrasante et de vent frais. Une route lente à travers le désert où chaque note résonne assez longtemps pour devenir un paysage. 

Formé des frères Alejandro et Estevan Gutiérrez, le duo suisse d’origine équatorienne s’est imposé comme l’un des projets instrumentaux les plus fascinants de la scène contemporaine. Entre western spaghetti, folk latin ambient et Americana désertique, leur musique évoque autant les grands espaces que les émotions qu’on peine parfois à nommer. Peu de paroles. Peu d’effets spectaculaires. Beaucoup de silences, de réverbérations et de regards échangés. 

Leur passage à la Maison symphonique avec l’Orchestre symphonique de Montréal mercredi soir dernier représentait donc un pari immense. Parce qu’Hermanos Gutiérrez repose précisément sur l’économie de moyens. Sur le vide. Sur cette capacité presque thérapeutique à laisser l’émotion flotter sans jamais l’imposer. La question devenait alors inévitable : comment intégrer un orchestre symphonique sans dénaturer cette retenue essentielle à leur identité? 

La réponse est arrivée dès les premières minutes. L’OSM n’a jamais cherché à prendre possession du son d’Hermanos Gutiérrez. Il a plutôt appris à respirer avec lui. Sous la direction de Johann Stuckenbruck, et porté par les orchestrations d’Hugo Bégin, l’orchestre semblait comprendre instinctivement où prendre de l’ampleur, et surtout où s’effacer.

Plus qu’un simple accompagnement orchestral, le spectacle s’est transformé en voyage symphonique hybride. Un dialogue constant entre immensité et intimité. Entre mouvement et immobilité. 

Une transe attentive

l'osm avec les Hermanos Gutierrez
Crédit Photo : Martin Postel-Vinay / Mattv

La structure même de la setlist révélait l’intelligence du projet. Dès les premiers morceaux, il devenait évident que le spectacle n’était pas conçu comme une simple succession de chansons, mais comme une œuvre continue construite autour de cycles émotionnels et de transitions organiques. Les interludes orchestraux et le outro devenaient essentiels dans cette logique. À ces moments, l’orchestre cessait d’être un accompagnement. Il obtenait son propre espace narratif. Il devenait parfois tension, parfois respiration, parfois même le paysage lui-même. Ces passages permettaient à l’OSM de prolonger les résonances laissées par les guitares, tantôt à travers des textures suspendues de cordes, tantôt avec des cuivres cinématographiques rappelant les westerns spaghetti d’Ennio Morricone. 

La progression émotionnelle du concert semblait ainsi pensée comme une immense traversée. Le début du spectacle, porté par El Camino de Mi AlmaLágrimas Negras et Rain God, installait une ambiance presque spirituelle. Une entrée contemplative où les silences et les longues réverbérations occupaient déjà autant d’espace que les notes. 

Graduellement, le concert basculait vers quelque chose de plus vaste et cosmique avec El Bueno y el Malo et surtout Sonido Cósmico, qui offrait déjà sur l’album un avant-goût orchestral de l’univers du duo. C’est probablement dans cette portion que le travail de l’OSM devenait le plus impressionnant. Les nappes de cordes, les textures progressives et les cuivres lointains semblaient avoir toujours existé dans ces compositions, comme si l’univers symphonique y était latent, attendant simplement de prendre forme. 

Les différents enchaînements et croisements de chansons ajoutaient aussi à cette impression de continuité. Certaines pièces se fondaient les unes dans les autres avec une telle cohérence qu’il devenait possible de les reconnaître séparément tout en les redécouvrant comme les fragments d’un nouveau récit. Cela disait beaucoup de la force de leur langage musical. Leur univers est si cohérent que même lorsque les chansons se mélangent, elles ne perdent jamais leur identité. Elles semblent dialoguer entre elles, comme si elles appartenaient depuis toujours au même paysage intérieur. 

Par moments, les guitares ouvraient le chemin. Alejandro, à la lap steel guitar, laissait flotter de longues lignes mélodiques chargées d’écho pendant qu’Estevan maintenait cette cadence hypnotique qui caractérise si bien le duo. Puis lentement, l’orchestre venait texturer l’espace autour d’eux. Des échos mélodiques apparaissaient comme des mirages. Les percussions ajoutaient du relief aux silences. Les cuivres ponctuaient certaines montées avec une chaleur poussiéreuse profondément cinématographique. 

Ralentir le bruit intérieur

l'osm devant un public rempli
Crédit Photo : Martin Postel-Vinay / Mattv

À d’autres moments, c’était l’orchestre qui prenait les devants. Certains mouvements de violons ou certaines percussions laissaient présager la chanson à venir avant même l’entrée des guitares. Comme si le paysage apparaissait d’abord à l’horizon avant que les frères ne viennent le traverser. 

Et c’est là que le concert devenait réellement fascinant. Jamais l’orchestre ne semblait imposer une nouvelle émotion. Il ne venait pas expliquer la musique. Il révélait plutôt ce qui existait déjà dans les silences et les réverbérations du duo. L’OSM a compris quelque chose d’essentiel : Hermanos Gutiérrez fonctionne dans la retenue. Dans une forme de mouvement immobile. Une musique qui avance constamment sans jamais brusquer. 

Certaines orchestrations étaient particulièrement remarquables. Lors de passages plus percussifs, des violonistes utilisaient leurs archets pour créer des impacts secs rappelant les frappes sur le corps d’une guitare. Les cordes, jouées en pizzicato, créaient parfois des mouvements plus saccadés et tendus avant de retomber dans cette lenteur enveloppante propre au duo. Même les longues notes pleines de réverbération devenaient des terrains de jeu pour l’orchestre, qui profitait de ces espaces suspendus pour faire vivre les différentes textures.

Malgré l’ampleur symphonique du projet, l’aspect profondément humain d’Hermanos Gutiérrez n’a jamais disparu. Il y avait quelque chose de fascinant dans la manière dont Estevan échangeait constamment des regards entre son frère et le chef d’orchestre. Comme s’il existait deux directions musicales parallèles : celle du chef guidant l’orchestre, puis celle, plus instinctive et intime, reliant les deux frères. Cette communion silencieuse devenait presque aussi importante que la musique elle-même. 

Puis est venu le rappel. Un retour plus dépouillé, plus énergique aussi. Un moment où les deux frères se répondaient directement à travers des harmonies plus complexes et des mélodies entrelacées. Comme un dernier rappel que derrière toute cette grandeur orchestrale se trouvait avant tout une relation musicale profondément intime et sincère. Un niveau de respect, de précision et de maîtrise tout simplement impressionnant. 

Au-delà de la qualité musicale irréprochable du concert, ce qui frappait surtout était l’état dans lequel cette musique plongeait la salle entière : une forme de transe attentive, un silence rare, une écoute presque méditative. Hermanos Gutiérrez possède cette capacité étrange de ralentir le bruit intérieur. Leur musique ne cherche pas l’explosion émotionnelle. Elle crée plutôt un espace où les émotions peuvent simplement exister, flotter. Pendant près de 80 minutes, la Maison symphonique semblait suspendue entre chaleur désertique et apesanteur cosmique. Difficile, après un concert comme celui-là, de ne pas inviter tout le monde à entreprendre ce voyage à son tour.