Quand le passé parle en canon… et que le présent encaisse

Par : Bruno Miguel Fernandes
Lundi soir, au Théâtre du Rideau Vert, la première médiatique de À toi, pour toujours, ta Marie-Lou a rappelé une vérité simple : certains textes vieillissent, d’autres s’endurcissent.
Dans ce classique des années 70 signé Michel Tremblay, il est question de ce qui se transmet, de ce qui colle, et de ce qui finit par parler plus fort que les mots. La langue sonne comme une musique, et comme une lame. Des décennies plus tard, le texte reste actuel parce qu’il parle d’héritage, de non-dits, et de blessures qui traversent le temps.
Je viens d’un métier où l’on accompagne les familles au moment où ça craque. Et forcément, ça colore la façon d’entendre certaines répliques. Sans transformer la scène en dossier, j’ai senti remonter des échos très concrets. Et c’est justement là que la mise en scène frappe.
Une mise en scène sobre, mais jamais vide

Pour cette mouture, Henri Chassé propose une mise en scène minimaliste qui laisse toute la place au texte et aux interprètes. Michel Charette et Madeleine Péloquin campent le couple parental. Rose-Anne Déry et Catherine Paquin-Béchard incarnent les deux sœurs.
Le décor ne cherche pas à séduire. Il installe plutôt une ambiance. Quelque chose de sobre, gris, même presque sale, qui ramène d’emblée l’idée de la misère, de l’abandon. Deux temps se superposent, celui des parents et celui des sœurs dix ans plus tard. La disposition fait croire que tout se passe au même endroit, alors que tout se passe surtout dans la mémoire.
Le texte, cassé et fragmenté, donne une musicalité aux répliques qui se répondent en croisé, comme si une fin de phrase venait contaminer l’amorce d’une autre. On reste accroché parce que la phrase ne porte jamais une seule lecture : elle transporte aussi ce que l’autre comprend ou ce qu’il refuse d’entendre.
Clivage, alliances, perceptions : deux sœurs, un même drame

Chez les deux sœurs, Tremblay fait cohabiter deux finalités possibles d’un même héritage. Manon incarne une forme d’impuissance acquise : cette impression que, quoi qu’on fasse, rien ne bougera, alors on s’installe dans le connu, même s’il fait mal. Elle se rapproche de sa mère jusque dans la manière d’entrer en relation par la plainte, par la lamentation, comme si la souffrance devenait le langage commun.
Carmen porte les mêmes marques, mais dans un mouvement inverse. Une résilience de survie qui a coûté cher en deuils et en choix parfois à contre-courant de l’ADN familial. La pièce ne montre pas deux sœurs différentes. Elle montre deux stratégies d’adaptation aux mêmes traumas. Et une question traverse tout : quand on reçoit le même héritage, qu’est-ce qui fait qu’on s’y enchaîne, ou qu’on tente, malgré tout, de s’en extraire?
Quand le passé tient en otage le présent

En filigrane, le trauma se transmet sans toujours se nommer. La mère raconte comment sa propre mère lui a parlé de la sexualité, pas comme une découverte, mais comme une anticipation négative, presque une menace, qui vient contaminer le rapport au corps, au désir et à l’intimité.
En miroir, le père porte un autre écrasement : des décennies à se faire user par un employeur qui se nourrit de la misère de ses travailleurs, jusqu’à étouffer ce qu’il reste de sensibilité et d’espoir.
Deux sources différentes, un même résultat : une maison où l’angoisse circule, où les mots blessent, où l’absence d’amour se transforme en survie. Ce qui en ressort, c’est une dynamique où chacun s’accroche à sa version des faits pour survivre.
La pièce parvient à rendre le clivage visible sans en faire un discours. On le voit dans la recomposition constante des configurations scéniques. À certains moments, une sœur se tient physiquement et symboliquement du côté de la mère pendant que l’autre s’aligne avec le père, et l’écho va plus loin que la place. Le ton, la manière d’attaquer une phrase, les mots choisis, parfois la posture, deviennent des signes d’appartenance. L’alliance bouge selon le sujet, selon la honte, selon la peur.
À travers ces micro-basculements, quelque chose se précise : les perceptions ne sont pas fixes. Elles bougent au rythme des blessures touchées et des souvenirs qui remontent. On sent un attachement ambivalent, pris entre le besoin de reconnaître une part de soi dans le parent qu’on voudrait tenir à distance, et un réflexe de survie que la mémoire entretient quand la peur, la violence ou la tension ont déjà occupé la maison.
Quatre interprètes, une famille à vif

Il faut le dire clairement, les comédiens sont renversants.
Michel Charette amène une présence brute, imprévisible, avec une intensité qui peut faire rire une seconde et glacer la suivante. On sent chez lui des années d’usure accumulées, une colère qui ne sait plus où se déposer, puis, par éclairs, une humanité qui passe trop vite, trop tard, mais assez pour blesser. Madeleine Péloquin, elle, travaille dans une autre forme de vertige : un mélange de fragilité, de rigidité, de tension interne, qui donne l’impression qu’un mot de trop pourrait tout faire éclater. Ce qui impressionne, c’est sa capacité à basculer d’un fatalisme sans appel à une forme d’espoir presque maniaque, parfois dans la même respiration, comme si le cœur voulait encore croire alors que le corps, lui, a déjà abandonné.
Chez les sœurs, Rose-Anne Déry et Catherine Paquin-Béchard rendent crédible la coexistence du présent et du passé, sans tomber dans le commentaire. Carmen porte une énergie fonceuse, une résilience qui n’a rien de triomphal. Manon incarne la fatigue, une fatigue qui ralentit les gestes et alourdit les silences, jusqu’à ce moment où la souffrance devient posture.
Ce que la pièce dit encore de nous

Au final, À toi, pour toujours, ta Marie-Lou n’est pas un classique qu’on dépoussière. C’est un classique qui nous dépoussière. Une pièce qui rappelle que, dans certaines familles, le drame n’a pas de commencement clair. Il n’a jamais vraiment arrêté.
La pièce est à l’affiche du 28 janvier au 28 février 2026 au Théâtre du Rideau Vert. Elle expose des dynamiques familiales que plusieurs ont vécues et vivent encore, parfois difficiles à regarder en face. Ici, c’est sensible, sans filtre, d’une honnêteté brute, mais nécessaire.


