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L’Orestie: l’événement théâtral de la saison !

Un 75e qui démarre en grande!

Crédit photo: Yves Renaud

Par Sylviane Gagnon

Pour son 75e anniversaire, le TNM a décidé de frapper fort ! Le 24 septembre avait lieu la première d’une œuvre monumentale : L’Orestie, à l’affiche jusqu’au 21 octobre. Une trentaine de comédiens et trois musiciens se partagent la scène de cette majestueuse création. Cette pièce monstre de la Grèce antique a été écrite par Eschyle en 458 av. J.-C., et l’on doit son admirable adaptation à la grande Alice Ronfard, qui a réalisé un travail des plus colossaux. Celle-ci nous transporte dans un climat de violence où la vengeance fait foi de tout, jusqu’à ce que les Dieux remettent le sort du coupable entre les mains des citoyens ; on assiste alors à l’origine du concept de la justice, prémisse essentielle à la démocratie.

Une histoire de rancœur et de vengeance générationnelle

Trois pièces découpent cette importante histoire : Agamemnon, Les Choéphores et Les Euménides. Agamemnon, roi vainqueur de la guerre de Troie, revient après une guerre de dix ans visant à venger son frère. Résultat : des centaines de morts inutiles, dont sa propre fille Iphigénie, qu’il a sacrifiée aux Dieux pour s’assurer une victoire. Sa femme, Clytemnestre, le tuera à son tour pour venger Iphigénie, sa fille sacrifiée.

Dans Les Choéphores, Oreste, le fils exilé par sa mère pour le protéger de la guerre, revient au palais et constate que son autre sœur, Électre, a été abandonnée et mise à l’écart par sa mère et son amant Égisthe. Celle-ci, remplie de haine et de rancœur, persuadera son frère Oreste de venger son père en tuant ce couple maudit. Avec Les Euménides, les Érinyes, citoyennes vengeresses, crieront justice en réclamant la mort de ce fils meurtrier. Mais Athéna, représentante divine, retirera cette responsabilité aux Dieux afin de la donner aux humains, qui devront faire preuve de justice et s’appuyer sur des faits pour prendre une décision éclairée.

Crédit photo: Yves Renaud

Alice Ronfard : la reine incontestée des œuvres classiques

Si ce récit se situe dans l’Antiquité, son adaptation remarquable nous permet de tout saisir et, surtout, de faire des liens constants avec le présent. La justice, cœur de la démocratie, est de plus en plus ébranlée : des présidents la renient lorsqu’elle ne les sert pas, des citoyens se font justice par le biais des réseaux sociaux et la haine prend trop souvent le dessus.

Une mise en scène terriblement efficace fait que ces trois heures trente nous maintiennent en haleine et nous gardent aux aguets, sans temps morts. Alice Ronfard, assistée par Ariane Brière et Dany Boudreault, dramaturge, nous prouve sans aucun doute qu’elle est le maître incontestable des classiques au Québec.

Crédit photo: Yves Renaud

Trois musiciens jouent en direct durant toute la durée de la pièce. Sous la direction du créateur Alexander MacSween, accompagné de Laurie Torres et d’Alexis Élina, cette musique en trame de fond apporte une profondeur inégalée à l’action et rythme les mouvements de scène des acteurs. La trentaine d’acteurs occupe l’espace de la scène par des chorégraphies impressionnantes, sous la direction de Francis Ducharme, aussi comédien dans la pièce. À plusieurs occasions, ceux-ci forment une masse entrelacée d’humains remuant en un seul bloc.

Pour seul décor, réalisé par Julie Measroch, deux escaliers relient la scène à celle des musiciens, un plateau d’éclairage suspendu est mis en évidence et des murs de cordes apparaissant dans le 2e volet évoquent le palais, un concept sobre, mais clair. Trois couleurs sont omniprésentes : le noir pour les ténèbres et la mort, le rouge pour le sang et la vengeance, et le blanc pour la pureté. Les costumes, créés par Marie-Chantale Vaillancourt, sont dans le même esprit et unifient la foule par un masque de toile, tantôt noir, tantôt rouge.

Un coup de chapeau à trois actrices en particulier

L’ensemble des acteurs et actrices performe de façon absolument fabuleuse, mais trois des actrices se distinguent par leur jeu spécialement exigeant, tant verbalement que physiquement. Violette Chauveau, dont la réputation n’est plus à faire, nous livre une Clytemnestre plus grande que nature ; Rachel Graton devient Cassandre, annonçant une prophétie de malheur dans un cri et une démarche à faire peur, pour ensuite se glisser dans la peau d’Athéna, la déesse de la justice ; tandis qu’Evelyne Rompré nous offre un personnage passionné et exalté dans le rôle de la sœur vengeresse d’Oreste, Électre, un rôle vraisemblablement épuisant tant il demande un abandon total.

Crédit photo: Yves Renaud

Tous les personnages féminins, contrairement au sens originel du texte phallocratique, reflet de l’époque, nous amènent une vision beaucoup plus féministe en réagissant et en prenant plus de pouvoir, en évoquant leur détresse, mais aussi leur force. Un choix délibéré d’Alice Ronfard voulant mettre de l’avant leur point de vue.

Parmi les autres interprétations à souligner : Alex Bergeron, incarnant un Apollon insolent ; Félix-Antoine Cantin, devenant l’avocat soucieux de la défense ; Guillaume Champoux, dans l’orgueilleux Agamemnon ; Samuel Côté, dans le rôle de l’amant véreux Égisthe et de l’avocat de la Couronne ; Francis Ducharme, un Oreste vieillissant et convaincant ; Mireille Métellus, Johanne Haberlin, Monique Spaziani et Aida Sabra, des Coryphées et Pythies prenant le leadership, orientant le peuple dans ses décisions, devenant ainsi les influenceuses de l’époque.  Beau lien !

Cette création du Théâtre du Nouveau Monde et du Théâtre français du CNA, en coproduction avec le Fonds national de création du CNA, ouvre la saison 2026-2027 du TNM avec éclat. Elle fait partie de la toute première programmation de Geoffrey Gaquère, nouveau co-directeur et directeur artistique du TNM, ce qui met la barre très haut pour les prochaines créations à venir.

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