Poésie et virtuosité dans un cadre enchanteur

Par : Marie-Christine Jeanty
Il y a des spectacles qui divertissent, d’autres qui nous habitent longtemps après la dernière note. C’est exactement ce que j’ai ressenti en assistant au spectacle Les chansons démodées pour ceux qui ont le cœur abîmé de Pierre Lapointe, présenté le 26 juillet dernier dans le cadre de la série Les Arts s’invitent au Jardin.
Par cette chaude journée d’été, près d’un millier de personnes s’étaient rassemblées à la Roseraie du Jardin Botanique. Pendant que plusieurs étaient en plein soleil, nous avons trouvé refuge sous un arbre. Le décor créait l’atmosphère bucolique parfaite pour accueillir les chansons de Pierre Lapointe. Il y avait quelque chose de profondément paisible dans cette rencontre entre la nature et la musique. Un moment suspendu, je me suis surprise à fermer les yeux quelques fois.

Dès les premières notes, accompagnées par le Duo Fortin-Poirier — Amélie Fortin et Marie-Christine Poirier —, j’ai eu l’impression d’entrer dans un univers où chaque mot avait le temps d’exister. Le spectacle présente majoritairement des pièces tirées de Treize chansons démodées pour ceux qui ont le cœur abîmé, un album que Pierre Lapointe décrit comme un bouquet de « nouveaux classiques ». C’est à dire des chansons entièrement nouvelles qui donnent pourtant l’impression d’avoir toujours fait partie de notre univers musical.
J’ai toujours apprécié son écriture. Les allégories, les références à l’imaginaire catholique, les métaphores et les images poétiques ne sont jamais anodines. Elles amplifient les émotions, leur donnent une portée presque théâtrale, sans jamais perdre leur sincérité. Une écriture qui nous ramène à notre humanité commune.

Les premières chansons — Le secret, Toutes tes idoles, Les étoiles guident les âmes et Tel un seul homme — se sont succédé avec fluidité. Cette dernière m’a particulièrement touchée par sa façon d’évoquer la solitude que l’on peut ressentir même entourer des autres. sPuis le Duo s’est retiré quelques instants, laissant Pierre Lapointe seul sur scène pour interpréter Je déteste ma vie. Sa voix semblait encore plus fragile, plus près de nous. Il n’y avait plus que lui, son piano et son souffle entre les phrases.
Le retour des deux pianistes annonçait un autre moment fort avec L’amour est une bague, mais c’est Madame, je vous dis bonsoir qui m’a complètement bouleversée. Il faut dire que c’est mon défunt père qui avait provoqué cette rencontre entre l’univers de Pierre Lapointe et moi. Madame, je vous dis bonsoir , c’est une conversation imaginaire avec la mort, une femme d’une beauté saisissante. Lorsqu’il chante : « Je ne vous offre pas à boire, vous m’avez tant fait pleurer », les mots frappent droit au cœur. J’ai senti les larmes monter, en prêtant l’oreille aux conversations post spectacles, j’ai compris que je n’étais pas la seule.

Comme les pigeons d’argile, inspirée par la maladie d’Alzheimer de sa mère, illustre cette réalité universelle avec une immense délicatesse. J’ai lu que Pierre Lapointe avait mis une année entière à l’écrire : six mois à trouver la mélodie, puis six autres à chercher les mots justes. On comprend pourquoi. Le rendue est sublime avec une infinie tendresse devant l’effritement des souvenirs et l’impuissance de ceux qui restent.
Le concert s’est conclu avec Deux par deux rassemblés, refermant ce que Pierre Lapointe appelle son bouquet de petits aveux de défaite . J’aime cette expression. Elle résume parfaitement cet album où les failles ne sont jamais cachées, mais accueillies. Ces chansons choisissent plutôt la vulnérabilité. Elles nous rappellent qu’il est permis d’être fragile, d’aimer, de perdre et de continuer malgré tout.
La série Les Arts s’invitent au Jardin se poursuit jusqu’au 23 août!
Crédit photos : Yagub Allahverdiyev/Mattv.ca




















