Les mots comptent, surtout aujourd’hui

Par Lucia Cassagnet
Le Festival littéraire international Metropolis Bleu a officiellement clos sa 28e édition dimanche après-midi, sous un soleil radieux et une atmosphère électrique à l’Hotel10, au centre-ville de Montréal, en ce temps des séries.
Comment entendre – et dialoguer – dans un monde enseveli sous des conflits cacophoniques, une surconsommation effrénée et de l’information en continu ? Voilà le défi que s’est posé le Festival cette année. Pendant quelques jours, c’est 150 auteurs et médiateurs, 110 événements en 9 langues différentes qui ont tenté d’aborder la question sous tous ses angles et recoins.
Des mots pour changer le monde

Le prix Words to Change cette année a souligné l’auteure iranienne Azar Nafisi. Ça fait plus de 20 ans que son chef d’œuvre (oui, oui) Lire Lolita à Téhéran est sorti, et pourtant, il continue à résonner avec une pléthore de lecteurs et lectrices. Surtout aujourd’hui.
Celle qui a fui son pays en 1997 et réside depuis aux États-Unis a bien deux ou trois choses à dire sur ce que les mots peuvent avoir comme dimension matérielle. Autant que les citoyens craignent les armes et des bombes, les régimes autoritaires, eux, ont peur des universités et des auteurs. Ça en dit long sur le pouvoir des mots. En entrevue avec Nima Machouf elle a expliqué comment « les grands écrivains n’écrivent pas politiquement, c’est une question d’existentialisme. »
Una « Cuba libre », por favor

Le Festival est international car il rassemble des auteurs et autrices de partout, mais il est aussi un festival officiellement trilingue : français, anglais et espagnol. Chaque année depuis 2013, le Premio (Prix) Azul reconnaît l’œuvre d’une ou un auteur qui écrit en espagnol. Cette année, Leonardo Padura, journaliste et écrivain cubain, a reçu l’honneur. Principalement connu pour ses romans policiers, celui qui a commencé sa carrière comme journaliste est lu aujourd’hui partout dans le monde hispanophone.
Comment entamer une discussion sur le thème « des mots pour s’entendre » avec un écrivain d’une Cuba où la dissidence et la résistance – et donc, les perspectives divergentes – sont freinés dès leur premier souffle ? Ce n’est pas évident mais c’est vachement intéressant.
Malgré le fait que son pays ne reconnaît pas son art (ses 6 derniers livres n’ont pas été publiés à Cuba) il demeure encore à La Havane. Dans une discussion avec Ingrid Bejerman, professeure à Concordia et chargée de la programmation hispanique et portugaise du festival, il a commenté la situation actuelle de son pays. Selon lui, Cuba doit changer, oui, mais pas car une autre nation le lui impose. Plutôt, « car les Cubains, on a besoin que Cuba change. »
Un premier prix pour la BD

Guy Delisle, bédéiste de réputation internationale a reçu le prix Metropolis Bleu Avenir et Société, une première pour son genre littéraire. Cette distinction est remise à des créateurs qui participent à l’élaboration d’un avenir meilleur pour nos sociétés et raison des réflexions que suscitent leurs œuvres. Entre Chroniques de Jérusalem à Pyongyang, Chroniques birmanes et Guide du mauvais père, Delisle a su engager un public de lecteurs-regardeurs qui ont voyagé avec lui à travers le monde.
On dit qu’une image vaut mille mots mais dans son cas, une image vaut mille voix : celles des personnes, des endroits, des cultures et des moments historiques auxquels il donne vie dans ses dessins et dialogues.
Les mots sont profondément matériels
La littérature est composée essentiellement d’idées, d’images, de contes de fées et de monstres, de villages qui existent dans nos têtes et de personnages fictifs que l’auteur a le plaisir de créer. Mais s’il y a bien une idée que le Festival a fait germer, c’est le fait que les mots sont aussi très matériels. Ils peuvent rendre nébuleuse la frontière entre fiction et réalité, et pas que dans les livres. Dans plusieurs endroits dans le monde, ce phénomène est perceptible, comme le démontrent les récipiendaires des différents prix.
Si on le prend du point de vue d’une poétesse arrivée d’Ukraine, Lyuba Yakimchuk, le mot « électricité » passe d’un simple concept normal à devenir un danger (si les gens allument les lumières chez eux ils deviennent des cibles), pour ensuite devenir une arme de guerre aux mains des Russes qui attaquent les centrales et privent les Ukrainiens de chauffage en hiver.
Pour l’auteure argento-française, Ariana Harwicz la langue est seulement une moitié de son art. Dévouée à la dialectique inhérente à son style, elle avoue ne pas pouvoir écrire dans regarder. Les mots qu’elle utilise servent à représenter la campagne française où elle réside.
Parler de frontières linguistiques amène aussi la question identitaire pour ces auteurs qui écrivent et parlent plusieurs langues, comme José del Pozo, Chilien d’origine et aujourd’hui professeur d’histoire à l’UQAM, ou Rafael Osio Cabrices, journaliste et auteur Vénézuélien qui réside au Canada depuis 2014. Leur échange nous a permis d’aborder la notion des mots, oui, mais surtout, qui peut parler et comment doit-on raconter.
Des mots pour « s’entendre »
Parler de Pinochet ou de Maduro, parler de la dictature cubaine ou du régime autoritaire des Khameini en Iran, tout cela, pourquoi continuer à le faire ? La réponse à cette question a peut-être été évoquée lors d’une conversation dimanche après-midi entre Mary Soderstrom, romancière basée à Montréal, et Wyl Menmuir, auteur britannique.
Lors d’une conversation sous le thème de la mémoire et des souvenirs, Wyl Menmuir a expliqué la différence entre savoir et sagesse. Selon lui, l’importance de se souvenir et de faire l’effort de garder les muscles de la mémoire actifs nous permet d’appliquer la sagesse au savoir et ainsi comprendre.
Une notion que l’auteure de la Suisse Antoinette Rychner a su introduire de manière cocasse lors de la cérémonie d’ouverture en réponse au thème du festival en citant une phrase dite dans son pays multilingue : « Si on s’entend bien, c’est parce qu’on ne se comprend pas. »
Donc, pour s’entendre, est-il nécessaire de se comprendre ?
Crédit photo : Martin Paquin / Mattv














