Le Belmont et la beauté à l’état sauvage

Par : Marin Agnoux
Le froid disparaissant petit à petit, on reprend plaisir à nos balades nocturnes dans Montréal. En traînant un peu dans les rues, on rencontre rapidement les panneaux lumineux verts du Tavern Tour. Les salles de la ville, envahies pendant la semaine de quelques concerts, sans peu dire attendus en ce début d’année. On était présent au Belmont ce jeudi pour la première de la tête d’affiche, Protomartyr. Mais ce ne sont pas les seuls créant l’impatience. Ce soir, les artistes de Mothland sont réunis pour un passage à Montréal miroité par le public depuis un moment. Alix Fernz, Hot Garbage et Yoo Doo Right se partagent la scène auprès de nos artistes de Détroit.

Alix Fernz nous ouvre le bal, sans vergogne. D’une pierre brute, les synthés fracassent l’armature de la salle frontalement. La fête a commencé, plus de doute, l’on sait où nous emmène cette soirée. La dansante violence des compositions n’est rien de plus qu’une ode à la provocation, la musique, elle, est un miracle qui n’a rien de religieux, croyez-en moi bien. Alix s’infuse du post punk et transpire la cold wave et on connaît bien la suite, la mélancolie nous colle au corps et tire les jambes, tout bouge. À partir de maintenant plus rien ni personne n’est immobile, la musique survoltée s’extase sous nos yeux et l’on regarde, entre deux pas, les musiciens surexcités qui émanent de leurs instruments. Rien à faire, la musique vit.

Le temps se resserre, rien qu’une bouffée d’air et sur scène s’installent nos deuxièmes hôtes de la soirée, Hot Garbage. L’insurrection commence, le son toujours plus fort, Hot Garbage engendre le grabuge imaginé. Entre punk et kraut allemand, la basse omniprésente enveloppe les guitares à la saturation qui raclent les dents et s’écrasent sur le public obnubilé par ce qui s’en dégage. On se fait tout petit pour que l’impressionnante démesure nous hypnotise inlassablement. Les voix, la basse, les guitares, la batterie et les musiciens s’entremêlent à la sueur de leurs fronts, pour nous stipuler une dernière fois qu’ils n’ont rien d’un déjà-vu. Si les groupes ne montrent pas une once de fatigue alors nous non plus.

Yoo Doo Right arrive acclamé par les Montréalais, sans esquisser un regard, ils se cachent discrètement derrière leurs instruments. Si eux semblent plus que timides, leur musique ne l’est pas, la batterie frappe les premières notes d’une longue introduction crissante, grandiose, l’ouverture cinématographique rappelle agréablement le premier projet de Godspeed You! Black Emperor. Au rock instrumental répétitif, Yoo Doo Right modélise l’univers sur quelques notes, les mélodies restent en bouche et les quelques voix qui s’échappent quelques secondes nous amènent à la dystopie idyllique du groupe.

Les musiques s’étalent sur des dizaines de minutes sans pause jusqu’à atteindre, intensément, l’apogée robuste de leurs instruments, le seul instant où tout se calme. Les très peu bavards artistes s’arrêtent sur quelques remerciements et partent aussi mystérieusement qu’ils sont arrivés. Dans un instant de silence, la salle pleine respire doucement avant l’arrivée des très demandés Protomartyr.
Les protagonistes de la soirée s’avancent menés par Joe Casey, veste de costard, chemise de mauvais goût et charisme incandescent. L’histoire du post punk à Détroit et Protomartyr ne font qu’un, après 16 ans de carrière la scène se forge par leurs sonorités et leur présence. Bien connus pour leurs concerts cyniques, le groupe états-unien est loin de l’imaginaire des punks anglo-saxons. La voix rauque, micro d’une main, bière de l’autre, Joe Casey nous fait comprendre d’une simple présence que lorsqu’il parle, on écoute. On oublie les mélodies, les visages se perdent dans la musique animale et virulente et pourtant la douceur, non pas innocente mais assumée, existe parmi nous. Le chanteur transperce la salle d’une grande tristesse habitée, joint par les guitares aigres, les basses acérées et la batterie qui, à côté, semble tamisée, construisent la singularité du groupe. Parfois rude, le son d’un punk mûr soulève la foule dans une admiration incontestable et finit la soirée en beauté primitive.


