Une pièce puissante et profonde

Par : Marie-Christine Jeanty
J’avais très hâte de découvrir cette pièce. J’anticipais avec bonheur cette soirée chez Duceppe pour voir Tupqan : nos territoires intérieurs.
Une belle effervescence régnait dans la salle comme c’est souvent le cas, les soirs de première. Le hasard a fait que je me suis retrouvée côte à côte avec la famille d‘Inès Talbi qui partageait mon excitation bien évidemment!
J’ai été saisie par la beauté et l’aspect vaporeux du décor. Tupqan débute tel un thriller politique bien ancré dans le réel. Une élection de conseil de bande, des clans qui s’affrontent, puis la réminiscence de la disparition d’un membre de la fratrie Will devenu Wilo et de celle du wampum de la communauté (que l’on devine fictive) de Whitefish trois décennies auparavant. Polam Nicolasi (Étienne Thibeault) se retrouve, un peu malgré lui candidat à la chefferie. Emporté par l’adrénaline lors d’un échange pour le moins challengeant avec la communauté, Polam se donne la mission de retrouver l’objet sacré.

Le wampum est cet objet sacré fait de perles de coquillages qui scelle des ententes, symbolise la paix et honore la mémoire des communautés autochtones. Au fil de l’histoire, nous réalisons que c’est une autre quête qui l’attend. Les personnages secondaires prennent toutes leur importance dans cette quête. L’effet vaporeux du décor contribue à amplifier le fait que le rêve s’infiltre et que l’ombre de Will plane. Le rêve s’infiltre. Le public ne sait plus tout à fait ce qui est réel et ce qui ne l’est pas.
La brillante mise en scène de Soleil Launière cultive habilement cette zone floue entre rêve et réalité en tissant la danse et le chant dans le récit. L’atmosphère musicale enveloppante voire envoûtante de Chances transporte et transforme les corps. Les monologues empreints de poésie invitent le public à ralentir, à ressentir. La combinaison de tout ça, nous aura bercer dans nos réflexions.
Sans oublier la puissance des éclairages passant de l’orange au mauve et du bleu au rose. C’est un univers qui vient renforcer la magie de cette scénographie et de cette mise en scène. Cette habileté à faire la magie habiter le réel, d’aborder tout doucement tout en restant poignant des sujets graves qui affectent les communautés avec solennité certes mais bienveillance aussi.
Tupqan est une œuvre collective où s’entrelacent sept nations — Innues, Kanien’kehá: ka, Mi’gmaq, Atikamekw, Gitxsan, Wendate et Wolastoqey — et des allochtones. Le duo de Saulnia Jean-Pierre, qui impressionne par ailleurs alors qu’elle n’a jamais joué de sa vie, avec la poésie qui côtoie l’humour du personnage d’Ines Talbi. Elles incarnent la dualité de nombreux autochtones que je côtoie : poésie, force, douceur et humour brute entremêlées dans le quotidien pour passer au travers ces traumas générationels.
Le wampum, lui, ne se montrera jamais vraiment. Il est pourtant bien vivant dans notre imaginaire de spectateur. Il nous amène à nous interroger sur ce qu’il faut préserver. Un territoire, une mémoire, un lien entre les vivants ? Quelle définition donne-t-on au sacré et au spirituel ? Tupqan signifiant « terre » en langue wolastoqey et c’est au terreau de notre humanité commune que nous sommes renvoyés. J’ai fait beaucoup de liens avec nos histoires comme antillais, moi comme Haïtienne, les peuples autochtones qui était sur le territoire d’Ayiti-Boyo, la colonisation, l’occupation. Une pièce à voir jusqu’au 4 avril!




