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DRUM TAO à la salle Wilfrid-Pelletier

Quand la tradition frappe et que le cardio suit

Crédit Photo : Drum Tao

Par : Bruno Miguel Fernandes

Jeudi soir dernier, à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, on assistait à un événement à la fois culturel et sportif. Culturel, parce qu’on parle ici d’un art ancestral, soit le taiko, chargé de symboles, de rituel, de mémoire. Sportif, parce que DRUM TAO ne “joue” pas simplement des tambours : la troupe les attaque avec le corps entier, comme si chaque battement demandait une dose à la fois d’endurance et d’inspiration digne d’un entraînement d’athlètes. 

DRUM TAO a été fondé en 1993 au Japon avec une ambition assumée : créer le meilleur show au monde à partir de tambours en les fusionnant avec une proposition scénique moderne, incluant des chorégraphies, l’art de la performance et une production visuelle contemporaine. Et ça paraît dès les premières minutes. Petit fait qui aide à comprendre l’ampleur du phénomène : la compagnie  compte plus de 40 percussionnistes au total et se divise en plusieurs groupes capables de tourner simultanément à travers le monde. On est loin d’un petit ensemble “de passage”. 

Première partie : la montée en puissance 

Crédit Photo : Drum Tao

La première partie introduit graduellement les couleurs. D’abord, les taiko, de tailles et de tonalité différentes, capables d’un impact brut, mais aussi d’un jeu étonnamment mélodieux, par la manière dont les frappes se répondent et se découpent dans les pauses. Puis arrivent d’autres textures : le shakuhachi, flûte japonaise en bambou au son tantôt méditatif, tantôt tranchant, et le koto, instrument à cordes pincées au timbre lumineux. 

Les morceaux plus classiques mettent la vedette sur le combo des drums, avec une maîtrise du tempo, de l’intensité et de la précision. DRUM TAO réussit à ensorceler la salle avec des basses fréquences qui se répondent et font vibrer le siège, au point où tu te surprends à hocher de la tête et à taper du pied. Même lorsque tout repose seulement sur des tambours, on entend l’intention musicale : une structure, des répétitions qui bâtissent la tension, puis des passages qui prennent des airs de solos. D’autres tableaux, portés par le shakuhachi et le koto, installent une poésie plus sensible. 

Oui, il y a eu du “mode turbo” 

Deux morceaux plus modernes, avec une trame de fond électro, ont donné une dose d’adrénaline immédiate, comme si la troupe venait de passer en mode rock ou métal, mais avec des baguettes. On a eu droit à un solo de koto endiablé pendant que les “tambours de guerre” martelaient derrière. Je ne m’y attendais pas et pourtant c’était épique, avec une vibe qui frôle l’imaginaire animé. Je vais le dire comme je l’ai ressenti : j’ai eu un flash de Naruto dans cette façon de faire monter l’énergie comme un thème de combat. 

Seule petite critique : par moments, l’ensemble devenait un peu chaotique. Les rythmes joués sur scène étaient déjà complexes et riches en nuances, et le beat plus répétitif et linéaire de l’électro venait parfois lisser cette complexité. Ça rendait plus difficile de distinguer toutes les subtilités des percussions. 

Des musiciens? Des athlètes? Des artistes de cirque? 

Crédit Photo : Drum Tao

Et j’ai bien dit musiciens? Je devrai dire athlètes, danseurs, artistes de cirque multi-talents. Plusieurs pièces étaient accompagnées d’acrobaties et de chorégraphies millimétrées. La troupe prend son art au sérieux, oui, mais elle veut aussi connecter avec la salle malgré la barrière de la langue. Un côté joueur, des clins d’œil, des sourires lancés ici et là, comme pour rappeler. Les petits cris, les mots en japonais projetés, presque des appels, servent de transitions et de codes entre eux. Ça ajoute à l’expérience. 

Deuxième partie : plus près du rituel 

Au retour de l’entracte, j’ai eu l’impression que DRUM TAO cherchait à offrir quelque chose d’encore plus fidèle aux traditions, avec une esthétique plus épurée et spirituelle. 

Moment marquant : le duo entre un taiko géant et un shakuhachi. Deux silhouettes seules devant un noir profond, coupées par des faisceaux. Le tambour fait trembler le corps. La flûte flotte, tantôt aérienne comme un souffle, tantôt sifflée. Je suis resté bouche ouverte, penché sur mon siège, avec cette impression que tout autour de nous s’était effacé, et qu’il ne restait plus que le souffle de la flûte et la pulsation du taiko. 

On a ensuite eu droit à un trio de percussionnistes, qui jouent ensemble pour amplifier les “boum boum”, puis se répond en canon, avant de laisser place au duel, en vitesse comme en puissance. 

Finale : la sobriété qui frappe le plus fort 

Crédit Photo : Drum Tao

La dernière performance avant l’ovation était exactement le genre de moment qui te rappelle pourquoi ce spectacle fonctionne autant. Toute la troupe revient sur scène, chacun avec son taiko individuel monté sur roulettes. Aucun artifice, aucune trame sonore ajoutée, pas besoin de surcharge visuelle. Juste eux, leurs instruments, et une démonstration de fluidité et de synchronisme hypnotique. 

Après ce moment, deux membres de la troupe ont remercié le public avec une courte interaction simple et chaleureuse. Puis DRUM TAO a offert un rappel festif. Une dernière chance pour la salle de taper des mains sur le rythme. 

Ce n’est pas la première fois que DRUM TAO s’arrête à Montréal. La Place des Arts parle d’une “histoire d’amour” qui se poursuit depuis 2018 et la troupe était aussi de passage en 2024. Si tout se maintient, on peut s’attendre à les revoir au courant des prochaines années avec une proposition qui évolue d’une visite à l’autre. 

Et pour ceux qui ne connaissent pas et qui craignent qu’un spectacle “juste avec des tambours” devienne monotone, c’est précisément l’inverse. Même quand les taiko sont seuls au front, c’est travaillé, structuré, nuancé, vivant. DRUM TAO ne se contente pas de frapper fort. La troupe raconte, module, surprend, et prouve que les percussions peuvent remplir une salle entière sans jamais donner l’impression de tourner en rond.