Une réunion de famille qui raisonne dans les intestins

Par : Martin Postel-Vinay
C’est un dimanche chargé au Festival de Jazz de Montréal. Au lendemain du concert historique d’Angine de Poitrine, qui a laissé une marque indélébile à la Place des Arts, il fallait revenir aux sources, dans une atmosphère plus posée. C’est coincé entre les concerts de Kamasi Washington et de MonoNeon que se produit Victor Wooten. J’ai découvert ce bassiste de génie grâce à l’album Thunder, réalisé en collaboration avec les monstres de la basse que sont Stanley Clarke et Marcus Miller (qui jouait au festival trois jours plus tôt, article disponible ici), mais j’avoue ne pas trop savoir à quoi m’attendre.

Arrivent sur scène quatre hommes au style assumé. Chacun y va de son couvre-chef, de son instrument et de son attitude bien à lui. Victor commence à peine à gratter ses cordes qu’elles résonnent déjà dans les intestins de tout le Club Soda. On comprend immédiatement pourquoi il est considéré comme l’un des meilleurs bassistes jazz de son époque : c’est percussif, mélodique, mouvant, vivant. Ça évolue, ça raconte des histoires.

Puis il introduit son groupe, ses « professeurs », comme il les appelle. On apprend alors qu’il est le cadet d’une fratrie de quatre frères, et que chacun d’eux est sur scène ce soir. Et les Wooten, ce n’est pas n’importe qui. Le claviériste Joseph Wooten a tourné avec le Steve Miller Band pendant les vingt dernières années, le batteur Roy « Futureman » Wooten est celui que l’on entend sur de nombreux enregistrements de Whitney Houston, et le guitariste, l’aîné, Regi Wooten est simplement celui qui leur a tous appris à jouer d’un instrument alors qu’il n’avait que dix ans. Victor, lui, en avait deux.

C’est cet esprit familial qui touche le plus. Pas seulement pour l’histoire qu’il raconte, mais pour la symbiose extraordinaire qui se produit sur scène lorsque des musiciens qui, depuis aussi loin qu’ils s’en souviennent, jouent ensemble, s’aiment et se respectent. Ils en profitent pour faire un hommage touchant a Rudy Wooten, leur frère décédé en 2010 qui jouait du saxophone avec eux.
Ce n’était pas simplement le concert de Victor. Chacun des frères a pu s’approprier la scene, le temps d’un solo, d’un chant, d’un moment pour mettre en avant ses talents et ses influences. Souvent, lorsqu’un des quatre part en solo, les trois autres s’arrêtent de jouer et se rassemblent pour le regarder, les yeux pleins d’admiration. Même le batteur quitte son kit pour chanter, tout en jouant de son drumitar, une sorte de batterie éléctrique joué comme une guitare.

Victor, lui, offre un solo de basse extraordinaire. Simplement armé de son looper, qui lui permet de superposer plusieurs lignes de basse, et inspiré des sons des cartoons de son enfance, il crée une histoire aussi drôle que funky, à base de slap, de tapping et d’harmoniques, rappelant encore une fois qu’il maîtrise son instrument comme peu de musiciens savent le faire.

Tout se fait avec joie, légèreté et humour. Ils s’aiment, ils aiment jouer ensemble, et cela se ressent à chaque instant. Cette complicité est contagieuse. C’est le genre de concert qui nous laisse un sourire en coin pendant un bon moment. Juste quatre personnes qui nous bluffent par leur qualité de musiciens, nous font méditer, rire et danser.
Merci aux Wooten Brothers d’avoir partagés cette réunion de famille avec nous, et on espère vous revoir bientôt au Festival de Jazz de Montréal.
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