Anticipation prévisible

Par : Jean-Claude Sabourin
En général, le terme « boîte noire » fait référence à un système dont le fonctionnement interne est inaccessible ou omis délibérément. Ici, il s’agit du titre d’une pièce créée par Catherine-Anne Toupin, mise en scène par Justin Laramée et présentée par le Théâtre Jean-Duceppe.
Le récit de la pièce se déroule dans un futur relativement proche, une vingtaine d’années devant nous, dans le contexte où l’intelligence artificielle, la fameuse IA, aurait pris du galon, comme on s’y attend tous.
À cela s’ajoute le développement d’une technologie permettant la modification biologique du cerveau via un mode distant; champ électrique? champ magnétique? champ particulaire? On ne sait pas trop. L’histoire n’est pas claire à cet égard.
Dans la pièce, l’adjonction de ces deux techniques dans une boîte de verre à l’intérieur de laquelle les sujets consentent à subir une modification, doit rendre les gens plus efficaces, leur permettant de faire de meilleurs choix.
Les histoires d’anticipation sont toujours délicates à mettre en œuvre. Toutefois, elles peuvent être porteuses d’une bonne dose de morale. Pensons seulement à Frankenstein de Mary Shelley qui a été adapté à toutes les sauces.
Devant la pièce « boîte noire », nous nous retrouvons précisément dans cette position. La création scientifique qui s’attaque à son auteur, car celui-ci n’avait pas bien anticiper les conséquences de son œuvre. En cela, on doit bien admettre que c’est une position qui n’est pas très originale.
Bien sûr, on discute d’un sujet d’actualité, l’IA, mais le fond de l’histoire ne nous amène pas ailleurs. C’est un récit que l’on entend à chaque époque : L’essence avec plomb nocif pour le cerveau, la sédentarité qui a dégradé la forme physique des gens, l’utilisation des énergies fossiles qui a déréglé le climat, etc.
À ce plat réchauffé, on ajoute des ingrédients traditionnels : le savant qui perd la tête, devient agressif et dénué de toute empathie pour autrui; le mitigé qui tente d’adoucir le premier, mais n’y réussi pas; les pauvres individus qui deviendront des victimes de leurs élucubrations.
Les humains dans l’IA

Néanmoins, pour les néophytes, la pièce lève le couvercle de la boîte noire, en montrant un peu du fonctionnement interne d’une IA. On constate que celle-ci doit être alimentée par du contenu annoté ou digéré par un humain. L’IA ne peut tout simplement pas apprendre sans une intervention massive humaine initiale.
Or, cette intervention implique une grande quantité d’humains qui font un travail ennuyant, sous-payé et, en fin de compte, déshumanisant. Ces humains peuvent se trouver n’importe où dans le monde. Dans la pièce, on a fait le choix de les montrer comme des individus ayant tenté d’entrer de manière irrégulière dans un pays et que l’on fait prisonniers dans un camp de travail.
Ce choix apporte une perspective supplémentaire à la pièce, mais on ne comprend pas bien l’impact de cette situation sur le reste de l’histoire, ni même sur ce qu’on cherche à transmettre au spectateur.
Or, malgré une mise en scène extrêmement efficace, avec un décor particulièrement bien conçu, l’histoire est totalement prévisible. Toutefois, malgré la prévisibilité, le travail de scénographie rend la pièce absolument divertissante, car on ne voit pas le temps passer.
À l’intérieur de cette « Boîte noire », on retrouve une distribution de grande qualité composée de Lamia Benhacine, Frédéric Blanchette, Émilie Gilbert, Nina Laramée (en alternance avec Madeleine Traversy), Vincent-Guillaume Otis, Madeleine Sarr, Aimé Shukuru, Catherine-Anne Toupin et Victor Andres Trelles Turgeon.
La pièce est présentée chez Jean-Duceppe jusqu’au 21 février prochain. Les billets sont disponibles ici.


