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Boulevard Pérusse au Théâtre Lionel-Groulx

Quand les portes claquent au rythme des jeux de mots

Crédit photo : officielle

Par : Bruno Miguel Fernandes

En février dernier, j’assistais à Pérusse symphonique : du Snack Bar à l’OSM, une occasion assez unique de voir François Pérusse mettre de l’avant une facette parfois éclipsée par ses jeux de mots : celle du musicien. Entouré de l’Orchestre symphonique de Montréal, son univers gagnait en ampleur sans perdre son absurdité.

Quelques mois plus tard, Pérusse change encore de contenant. Ses personnages, ses jingles et ses dialogues prennent maintenant d’assaut le Théâtre Lionel-Groulx avec Boulevard Pérusse, sa première pièce, écrite par fragments pendant près de vingt ans avant que le scénario soit complété en 2025. Lui qui a longtemps construit son univers pratiquement seul laisse ici d’autres artistes se réapproprier sa prose, son beat, son autodérision et cette manière bien à lui de tordre la langue jusqu’à ce qu’elle produise une joke.

François entre en scène… sans y mettre les pieds / Une voix qui a toujours son mot à dire

Crédit Photo : Eve B Lavoie

Sur scène, Ève Landry, Martin Héroux, Erich Preach, David-Alexandre Després, Marie-Ève Trudel et Philippe Racine évoluent sous la mise en scène d’Hugo Bélanger. François Pérusse n’est pas physiquement de la distribution, mais sa voix demeure bien présente, surgissant au bon moment et incarnant même ce qui n’avait probablement aucune raison logique de parler.

On est dans du théâtre de boulevard au sens très concret : un même décor, des portes, des fenêtres, puis beaucoup d’entrées et de sorties. Tout porte à croire que, chez Pérusse, une porte ne sert jamais seulement à entrer ou à sortir : elle laisse aussi passer Jean-Charles, des chansons absurdes et assez de détours pour qu’un gars parti magasiner oublie complètement ce qu’il était venu chercher.

Un décor qui ouvre bien des portes

Crédit Photo : Eve B Lavoie

Le décor est beau, mais surtout ingénieux. Les transitions sont rapides, fluides et efficaces. Les personnages apparaissent et disparaissent par les portes et les fenêtres, mais aussi à travers des panneaux. Quelques cheveux et un morceau de vêtement suffisent alors pour donner naissance à un nouveau personnage. Chez Pérusse, même les figurants sont parfois tirés par les cheveux.

Cette inventivité soutient un pacing comique particulièrement solide. Les blagues arrivent à chaque tournant, souvent avant même qu’on ait fini de rire de la précédente. Les chansons s’inscrivent elles aussi dans l’ADN de Pérusse : absurdes dans leurs paroles, leur timing, puis surtout leur performance.

La distribution embrasse pleinement cette folie et comprend rapidement que, chez Pérusse, une voix ne suffit pas : il faut aussi que le corps suive. Martin Héroux agit comme un solide meneur de jeu, capable de garder le fil de l’histoire même lorsque tout commence à sortir de ses gonds. Ève Landry et Marie-Ève Trudel forment quant à elles un duo de présentatrices particulièrement efficace, avec un excellent sens de la répartie et une complicité qui donne beaucoup de rythme à leurs échanges.

Erich Preach et Philippe Racine ajoutent chacun leur énergie et leur présence à l’ensemble, alors que David-Alexandre Després se démarque particulièrement par son jeu physique et ses transformations, notamment dans les rôles de Cupidon et de Jean-Charles. Sa posture, sa voix, ses mimiques et sa façon d’occuper l’espace changent suffisamment pour qu’on oublie momentanément qu’il s’agit du même acteur. Ensemble, les interprètes ne se contentent pas d’imiter l’univers de Pérusse : ils se l’approprient et donnent enfin un corps à un humour qui a toujours été profondément auditif.

Certains changements sont assez réussis pour qu’on oublie momentanément qu’il s’agit du même acteur. Les chorégraphies restent simples, mais cohérentes avec cette gestuelle très Pérusse, assez pour me faire sursauter de rire à quelques reprises.

La nostalgie qui s’invite sans cogner

Crédit Photo : Eve B Lavoie

Pour les initiés, Boulevard Pérusse est rempli de petits bonbons. On passe du Ski-Doo au gars qui magasine, jusqu’au fameux « Croteau, esti… », que la salle peut compléter avec les acteurs dans un beau moment de complicité collective. Ce mélange de références nostalgiques, de jingles, de one-liners et de nouvelles blagues crée un pont efficace entre les classiques et une proposition actuelle.

Cela dit, les références nostalgiques sont si nombreuses qu’elles finissent parfois par apparaître simplement parce qu’elles peuvent apparaître. Je comprends que l’absurde n’a pas à justifier sa présence, mais certains retours, comme les extraterrestres du Tome 1, ont fini par épuiser leur effet comique. À quelques moments, la référence prend plus de place que l’histoire. À force d’ouvrir la porte aux souvenirs, le récit finit parfois par attendre dehors.

Parlant d’histoire… on est davantage devant un synopsis étiré que devant une véritable intrigue. Le fil conducteur sert surtout de véhicule pour inclure des personnages, des sketchs et différentes idées d’interaction. Ce n’est pas nécessairement mauvais : le but reste clairement de jouer dans le coffre à jouets de Pérusse. Mais alors que le rythme de l’humour est excellent, celui du récit demeure plus décousu et moins accrocheur.

Crédit Photo : Eve B Lavoie

La pièce devient souvent plus intéressante lorsqu’elle brise le quatrième mur ou joue avec son propre processus créatif. L’humour méta entourant les acteurs et l’écriture ouvre une porte qui aurait pu être poussée encore plus loin.

Le débit rapide fait évidemment partie de la signature de François Pérusse. Le débit est si rapide que certaines blagues passent directement du Tome 1 au tome suivant avant qu’on ait eu le temps de les attraper. Personnellement, il m’a toujours fallu plusieurs écoutes pour saisir tous les jeux de mots d’un sketch, et c’est aussi ce qui rend ses albums aussi faciles à revisiter.

Au théâtre, cette seconde écoute n’existe pas. Entre la vitesse des répliques et les rires de la salle, certaines blagues se perdent inévitablement. Ce n’est pas vraiment une faiblesse, mais la conséquence de transposer sur scène un humour aussi dense et minutieusement rythmé.

Une porte d’entrée vers un nouveau tome

Crédit Photo : Eve B Lavoie

Au final, Boulevard Pérusse est une proposition que j’ai beaucoup appréciée. J’ai ri souvent, mais j’ai surtout aimé voir ce mariage entre le contenu classique, les surprises destinées aux fans et de nouvelles idées adaptées au théâtre.

Pour une première pièce, l’ensemble est plus que recommandable. Le récit grince parfois un peu sur ses pentures, mais l’humour trouve presque toujours la bonne poignée. La pièce réunit efficacement des personnages et des univers jusque-là séparés, et le plaisir vient moins de chercher une grande cohérence que de voir comment Pérusse réussit à faire entrer tout ce beau monde dans le même décor sans que les portes débarquent de leurs pentures.

Pour ceux qui ont grandi avec les Albums du peuple, c’est une façon particulièrement plaisante de revisiter les classiques en groupe. Pour les autres, c’est une porte d’entrée vers un humour québécois profondément unique, qui n’appartient réellement qu’à François Pérusse.

La pièce est présentée au Théâtre Lionel-Groulx jusqu’au 22 août 2026, avant de prendre la route en 2027.