Une musique collective où la fête et la sensibilité avancent dans le même mouvement

Par : Bruno Miguel Fernandes
Le premier vendredi de l’édition 2026 du Festival International de Jazz de Montréal, les premières minutes du concert de Kokoroko avaient déjà quelque chose de révélateur. Alors que le reste du septuor était en place, Sheila Maurice-Grey et Anoushka Nanguy se sont avancées en jouant des harmonies sur leurs cuivres. Trompette, flugelhorn et trombone se répondaient avec une précision presque trop naturelle pour être vraie. Pas de grande entrée forcée, pas d’effet spectaculaire inutile. Seulement deux souffles qui se trouvent immédiatement. Et, pour la suite de la soirée, tout était là.
Formé à Londres en 2014, Kokoroko s’articule autour de ses coleaders, Sheila Maurice-Grey, à la trompette, au flugelhorn et aux voix, et Onome Edgeworth, aux percussions. À leurs côtés, Anoushka Nanguy assure le trombone et les voix, Tobi Adenaike navigue entre la guitare et le chant, Yohan Kebede s’occupe des claviers, des synthétiseurs et des voix, Duane Atherley tient la basse et les chœurs, tandis qu’Ayo Salawu propulse l’ensemble à la batterie.
Une harmonie qui dépasse les voix

On parle souvent de chimie lorsqu’un groupe semble bien fonctionner. Ici, le mot paraît presque trop petit. L’harmonie ne se limite jamais aux voix de Sheila Maurice-Grey et d’Anoushka Nanguy, même si leur complicité demeure l’un des plus beaux fils conducteurs de la soirée. Elles passent du chant aux cuivres sans perdre le lien entre elles, comme si une même phrase pouvait simplement changer de forme selon l’instrument qu’elle choisit d’emprunter.

Cette même harmonie se retrouve dans la façon dont les instruments se répondent. Les cuivres, les claviers, la guitare, la basse, les percussions et la batterie ne se battent jamais pour attirer l’attention. Chaque élément semble plutôt accompagner les autres, relancer une idée ou venir ajouter une nouvelle couleur. Même dans les moments plus chargés, la musique demeure fluide. On sent une réelle écoute entre les membres, comme si chacun savait exactement à quel moment avancer, se retirer ou laisser de la place à un autre.
Le groove comme point d’ancrage

Les rythmes proposés par le groupe sont très groovy et franchement dansants. Ayo Salawu, à la batterie, se permet plusieurs variations, change les textures et garde les morceaux en mouvement sans jamais casser leur élan. La basse de Duane Atherley est elle aussi particulièrement marquante. Par moments complexe, parfois presque percussive, notamment lorsqu’il utilise le slapping, elle demeure toujours au service du morceau. La virtuosité est bien là, mais elle ne devient jamais froide ni trop éclatée.

Le discours d’Onome Edgeworth a aussi permis de mieux comprendre l’intention derrière la musique du groupe. Il a expliqué qu’au moment de composer leur premier album, les membres souhaitaient avant tout créer un projet joyeux, festif et fait pour la danse. En avançant dans l’écriture, ils ont toutefois réalisé que les chansons parlaient aussi de choses plus sensibles, plus humaines et plus vraies, autant dans leurs dimensions positives que plus difficiles. Plutôt que de rester uniquement dans une intention de party, ils ont choisi de laisser cette authenticité prendre sa place. Le percussionniste a également rendu hommage à Cymande, que j’avais eu la chance de voir plus tôt, en les présentant comme une influence significative pour le groupe. Le lien prenait tout son sens dans cette prestation : une musique profondément rythmée et festive, mais jamais vide de sens ni réduite à son efficacité sur la piste de danse.
Quand l’harmonie gagne la foule

Et c’est justement ce qui ressortait le plus du concert. Malgré toute cette profondeur, la foule était tellement joyeuse! Autour de moi, les gens dansaient, grooveaient et se laissaient porter par les rythmes. En misant sur quelque chose de plus authentique, Kokoroko a tout de même atteint son objectif initial : créer un moment vivant, festif et rassembleur.

Leur musique pouvait être sensible sans devenir lourde, technique sans être froide et dansante sans être superficielle. Au final, leur plus belle harmonie ne se trouvait peut-être pas seulement dans les voix ou les instruments, mais dans cette capacité à faire jouer toutes ces dimensions ensemble.
Crédit Photo : Mattv.ca / Yagub Allahverdiyev

















