Entre douceur faussement candide, noirceur assumée et sincérité désarmante

Par : Bruno Miguel Fernandes
Laura Laune n’a eu besoin que de quelques minutes pour faire comprendre à quelle soirée on assiste samedi soir dernier. Dès son entrée sur scène de la Salle Wilfrid-Pelletier, dans le cadre de sa tournée Glory Alleluia, l’humoriste belge impose un ton et une couleur qui lui appartiennent entièrement. Il y a chez elle quelque chose d’immédiatement reconnaissable. Une présence vive, légère et presque innocente, qui contraste de front avec la direction que prendront rapidement ses blagues. Et c’est précisément ce décalage qui rend l’ensemble aussi efficace.
Une douceur trompeuse
Laura Laune ne frappe pas seulement par ce qu’elle dit, mais par la manière dont elle le dit. Elle monte sur scène avec une attitude énergique, naïve en apparence, portée par une voix douce et enjouée. Cette posture prend un virage immédiatement. Elle nous fait baisser la garde avant même les détours les plus corrosifs. Elle adoucit le terrain juste assez pour qu’on accepte plus facilement son irrévérence.
Cette candeur apparente devient l’un de ses plus puissants outils comiques. Elle permet non seulement d’accueillir les blagues les plus mordantes, mais aussi de pardonner plus facilement leur caractère frontal. Évidemment, cette naïveté est parfaitement maîtrisée. Et c’est justement pour cela qu’on la suit, même lorsqu’elle s’aventure dans les zones les plus inconfortables.
Plus qu’un humour provocateur

Ce qui distingue Laura Laune, c’est que son humour n’est pas seulement cru dans les mots. Il l’est aussi dans le mélange des idées, dans la logique qu’elle pousse toujours un peu trop loin, dans sa manière d’explorer des thèmes délicats ou carrément évités dans une époque plus prudente et plus soucieuse de ne pas déranger. Elle ne provoque pas seulement pour choquer. Elle construit patiemment ses numéros pour nous amener jusqu’au point de rupture.
Même lorsqu’on sent venir le dérapage, on continue de la suivre. Et souvent, on rit encore plus fort parce qu’on comprend qu’elle ne reculera pas. Ce n’est donc pas seulement une humoriste trash. C’est une humoriste qui comprend très bien comment faire monter l’inconfort et le transformer en mécanique de rire.
Une maîtrise de scène évidente
Son grand confort sur scène constitue d’ailleurs l’une des plus grandes forces du spectacle. Laura Laune dégage une impression de contrôle total, tout en conservant une forme de légèreté presque absurde. Sa performance est énergique. Les blagues respirent. Elles avancent, s’arrêtent, puis laissent juste assez d’espace pour que notre imagination tente de prévoir la suite.
Et c’est là qu’elle surprend le plus. On croit voir venir le punch, puis elle bifurque vers l’option la plus provocante, la plus inattendue, souvent la plus brutale aussi. Cette maîtrise du rythme explique largement pourquoi la salle embarque si facilement avec elle, même lorsqu’elle pousse très loin.
Un dialogue réussi avec le Québec

Un autre élément particulièrement réussi de Glory Alleluia tient au mélange de références françaises, belges et québécoises. Certaines allusions plus européennes ne frappent pas toujours immédiatement ici, mais Laura Laune a l’intelligence de les relancer ensuite avec une référence québécoise ou un détour plus près de notre imaginaire. Cela permet non seulement de ramener tout le monde avec elle, mais parfois même de faire rire encore plus fort.
C’est toujours apprécié lorsqu’une artiste adapte son matériel à la culture de son public sans dénaturer ses origines ni ce qui a fait sa renommée. Chez Laura Laune, cette adaptation ne ressemble jamais à une concession. Elle donne plutôt l’impression d’un vrai respect pour la salle et d’une bonne lecture du public devant elle.
Quand la salle devient complice
Un des moments forts de la soirée vient de son interaction avec le public, alors qu’elle se met à la recherche d’un prince charmant qui pourrait l’aider à expliquer les bonnes manières lors des séances de dédicaces après le spectacle. Le segment fonctionne très bien. Il y a beaucoup de roast, beaucoup de piques, mais toujours avec ce sourire qui fait qu’on rit avec elle plutôt que contre quelqu’un.
Mention spéciale à Steve, qui s’est prêté au jeu avec beaucoup de répartie. Cette collaboration improvisée a offert à Laura Laune un très beau terrain pour sortir un peu du cadre et improviser. Ce sont aussi ces moments-là qui rappellent qu’au-delà de l’écriture, elle possède un véritable instinct de scène.
Une fin qui change la lecture du spectacle

Le spectacle gagne aussi en profondeur lorsqu’il laisse entrer des éléments plus personnels. Laura Laune aborde notamment son diagnostic du trouble du spectre de l’autisme ainsi que les polémiques entourant certaines de ses blagues. Sans abandonner son ton ni son personnage, elle entrouvre la porte sur quelque chose de plus sincère. Cela donne du relief à l’ensemble et évite que le spectacle ne soit qu’une succession de coups de poing comiques.
Puis arrive cette fin inattendue, très touchante, en chanson, autour de la violence conjugale vécue. Après autant d’immaturité assumée et de noirceur jubilatoire, cette conclusion vient recontextualiser tout ce qui précède. C’est là qu’on voit toute la sincérité de Laura Laune. Derrière l’humour qui semble parfois enfantin se cache en réalité une grande sensibilité, une lucidité et une connaissance de soi qui nourrissent clairement sa présence scénique.
Au fond, Glory Alleluia impressionne justement parce qu’il ne se contente pas d’être choquant. Le spectacle est drôle, très drôle même, mais il est surtout porté par une vraie maîtrise du contraste. Entre douceur et brutalité, entre immaturité apparente et intelligence de fond, Laura Laune réussit à nous faire rire là où, normalement, on n’oserait peut-être pas.
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