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Pa Fout’mind ou comment raconter son récit à sa façon!

Incursion poétique dans le nord-est de Montréal

Théâtre de Quat'sous
Crédit photo : Frédérique Ménard-Aubin

Par : Marie-Christine Jeanty 

J’ai assisté à la deuxième représentation de la pièce Pa Fout’Mind d’Éric Vega au Théâtre de Quat’sous. Je me suis dirigée vers le théâtre de l’avenue des Pins sans savoir à quoi m’attendre. Dès le début, j’ai été subjuguée par la langue du texte de Vega et la poésie de la mise en scène éclatée proposée par Philippe Boutin. Éric Vega part de sa propre trajectoire : le street, l’armée et le théâtre pour évoquer ses tourments, sa quête d’affranchissement, ses questionnements existentiels comme jeune du hood. La pièce est portée par une langue vivante résolument moderne, aux accents multiples qui ouvre les portes vers un univers que l’on retrouve dans les quartiers montréalais qui est inconnu pour une partie du public.

La mise en scène, très audacieuse de Philippe Boutin, permet à ce monologue de se dérouler dans une approche pluridisciplinaire où s’allient différents arts vivants. À la musique festive et rythmée d’Alexis Elina s’ajoute la présence d’un trio talentueux et élégant de danseur·euses : Léa Noblet Di Ziranaldi, José Flores et Kevin Jr Maddripp. La danse incarne physiquement et prolonge habilement cette langue unique et fleurie de Vega. Pensons au tango des parents ou à la scène sur le quai du métro pour ne nommer que celles-là.

Crédit photo : Frédérique Ménard-Aubin

Il faut également souligner la capacité de Vega d’incarner tous ces accents que l’on retrouve sur scène. Le ton de ce récit autobiographique, parsemé d’anecdotes empruntées, drapée de l’exagération théâtrale de certaines situations, permet au spectacteur de ne pas simplement s’arrêter sur la violence mais de bien suivre Eric Vega, à travers la singularité de son destin.  La violence est évoquée sous différentes formes dans cette pièce sans jamais être étouffante. Vega ne cache pas la réalité que vivent ces jeunes pour des raisons souvent systémiques mais elle n’est pas le sujet principal de cette pièce.

La pièce est présentée par Orange Noyée qui depuis quelques années tend la main à une nouvelle génération de créateurs et créatrices tels que — Iannicko N’Doua, (Neige sur Abidjan), Étienne Lou a.k.a Atn Lou (Je comprends. Respect.), et maintenant Éric Vega avec Pa Fout’Mind. Cela permet de faire entendre ces nouvelles voix sur les scènes québécoises pour paraphraser Mani Souleymanlou (co-fondateurs ). La présence de ces nouveaux récits sur nos planches, racontés par ceux qui les ont vécus et non par d’autres, grossièrement parfois, fait du bien à la fille d’immigrants haïtiens que je suis.

Crédit photo : Frédrique Aubin-Ménard

Justement, nos identités nous permettaient à mon accompagnateur et moi d’avoir tout de même un pas d’avance autant avec le slang montréalais que sur les réalités présentées. Sans avoir grandi directement dans le hood, je viens de l’est de Montréal. Des amis barbers dans le sous-sol ou le garage de leurs parents, j’en ai eus. Je travaille dans le nord-est de Montréal depuis une douzaine d’années. Mes parents ont enseigné à des jeunes comme Vega (ma mère a d’ailleurs vu la pièce!). Des jeunes ayant failli ou ayant mal tourné, j’en ai connus.

Malgré tout, sa langue n’est pas la mienne. C’est le slang montréalais actuel, ancré dans la réalité des jeunes que je croise quotidiennement. Je dois aussi préciser que même si un bon pourcentage du slang montréalais est dérivé du créole de mes ancêtres haïtiens, la signification des mots est parfois transformée. Piyay dans la rue fait référence à de la violence gratuite alors qu’originellement on parle simplement de gratuité ou de bons rabais!

Crédit photo : Frédérique Ménard-Aubin

Cela fait du bien que ces identités multiples que l’on retrouve dans nos quartiers excentrés se retrouvent sur les planches d’un théâtre du Plateau. J’ai lu dans une entrevue qu’Éric Vega se disait qu’il fallait qu’il écrive cette pièce afin de se réapproprier son histoire, en espérant que d’autres s’y identifieraient. Que d’autres se diraient : wow nous existons aussi dans l’imaginaire collectif! Je crois que son pari est réussi, j’espère que cette pièce pourra être vue par cette jeunesse qu’il évoque à travers sa propre quête.

Une création d’Orange Noyée et du Théâtre de Quat’Sous en collaboration avec Eric Vega présentée du 21 janvier au 6 février au Théâtre de Quat’Sous.