Un bassiste, on peut tu laisser ça dans un orchestre?

Par : Bruno Miguel Fernandes
Ah, mon cher François Pérusse!
Je t’écris comme on replonge dans un de tes tomes : par habitude, par attachement et parce que cette soirée-là m’a ramené d’un coup à tout ce que tu as mis dans nos oreilles.
Avant de parler de ton premier concert à vie, vécu mardi soir dernier à la Maison symphonique, je veux te nommer ceci : tu as été une réelle école de l’humour pour moi. Tu m’as accompagné dans des moments ordinaires qui deviennent, avec le recul, des repères. Plus jeune, je m’endormais au son de tes sketches. En road trip, on riait toujours sur les mêmes extraits, en boucle. Tu as formé mon oreille et une façon d’entendre la langue, de la découper, de la tordre, de la faire briller. Le plaisir des jeux de mots comme sport de précision, je le traîne encore aujourd’hui, au grand désarroi de mes amis quand je suis incapable de freiner sur les calembours.
Et soudain, ton univers se retrouve dans un cadre qui ne laisse rien passer, mais qui fait ressortir tout le meilleur : Pérusse symphonique : du Snack Bar à l’OSM, porté par l’Orchestre symphonique de Montréal, dirigé par Simon Rivard, avec des orchestrations signées Hugo Bégin et une mise en scène de Julien Corriveau. Un mariage improbable sur papier, mais évident une fois en salle.
Fan service au meilleur sens du terme

François, c’est étrange (et délicieux) de voir ton humour entrer dans une salle où chaque souffle s’entend. Et pourtant, ça tombe exactement à sa place.
Dès les premières minutes, on sent une salle prête, fébrile et loyale. Certains s’étaient même donné rendez-vous avec des t-shirts épelant galipeur, comme un code de reconnaissance entre initiés. L’ouverture joue d’ailleurs sur cette complicité : le spectacle démarre sur un enregistrement porté par la voix iconique du gars qui magasine, un rappel direct aux introductions des tomes. Nostalgique, précis, efficace. J’ai senti que tu installais d’emblée la complicité : pas besoin d’expliquer, juste de nous remettre dans le bain.
Très vite, la machine s’emballe avec un medley qui installe le ton, notamment avec On déjeunera chez Greenberg et Brouillard sur le cimetière, avec l’impression qu’on va traverser l’univers Pérusse sans perdre une seconde. On comprend qu’on n’est pas là pour faire un simple survol et le public n’est pas venu découvrir, mais bien reconnaître et apprécier. On pourrait appeler ça du fan service, oui, mais au meilleur sens du terme. Une générosité de catalogue, allant des pièces longues aux mini-jingles de quelques secondes.
La setlist alterne entre des pièces phares comme Mon p’tit chien, Assis sur mon tracteur, Ma p’tite Scandinave, Le soleil ainsi que des medleys thématiques. On passe par Caroline/ancien chum, les turlutes, puis un segment blues-jazz, pour un échantillon généreux et bien structuré.
Grosse guédille, gros orchestre

Et là, l’orchestre fait plus qu’accompagner. Il met en relief une chose qu’on oublie derrière les blagues : la construction musicale est là, solide. L’OSM ne corrige pas l’humour. Il l’expose. Je me surprends alors à t’écouter autrement : non pas seulement comme un humoriste, mais comme quelqu’un qui a toujours composé avec une oreille de musicien.
Les exemples s’imposent vite. Dans Grosse guédille, les coups d’orchestre viennent carrément redonner du mordant à l’ensemble, en ajoutant du punch et une ampleur nouvelle aux bruits de synthé qu’on a tous en tête. À l’inverse, Ma chérie (Le blé d’Inde) s’offre un moment plus solennel, presque cérémonial, porté par la profondeur de l’octobasse, dont la présence donne du poids et une couleur inattendue à la pièce. Même effet d’efficacité sur Mon prof de gym, où l’accompagnement orchestral accentue le rythme et la dynamique, comme si la chanson gagnait une seconde vague d’énergie. Et puis il y a C’est encore Dieu, dans une formule plus dépouillée, en duo avec l’organiste, où l’accompagnement agit comme un décor intime. Ce contenant rend le propos encore plus à propos et, par contraste, encore plus drôle.
Entre les pièces, tu glisses des sketchs et des gags qui gardent la salle allumée sans casser l’élan. Tu interagis avec des musiciens, dont ce trompettiste de l’OSM qui se lève d’un bond pour lancer un « ta yeule » parfaitement placé. Même la pause devient un faux entracte, ponctué de fausses publicités d’albums inexistants de l’OSM, avec des clins d’œil sonores comme un camion qui recule ou un texto qui entre.
Mara Tremblay et Marie-Pierre Arthur apportent un contrepoids musical qui met les mélodies en valeur, avec des harmonies nettes et une vraie écoute, presque l’impression d’un trio. Dans la deuxième moitié, l’arrivée de tes deux fils ajoute une touche émotive, lorsque Frédéric Yale-Pérusse prend la basse et Jaco Yale-Pérusse la batterie.
Retour au Snack Bar en bicycle jaune

Et c’est là que ta soirée devient plus qu’un hommage à ton catalogue : une rencontre entre des époques et des gens qui t’ont accompagné, pour vrai.
En surprise, l’arrivée de Breen LeBœuf bascule la soirée dans quelque chose de surréaliste, mais sans ironie. Le voir se prêter au jeu, d’abord avec Le p’tit gars qui marmonne, puis avec Mes blues passent pu dans porte était magnifique. On sent une rencontre sincère, vécue avec un plaisir contagieux.
Et pour boucler la boucle, le spectacle se termine en nous ramenant au Snack Bar chez Raymond, avant de nous laisser partir sur Guy y’a un bicycle jaune.
En sortant, j’ai eu l’impression de voir prendre forme, en grand format, quelque chose qui m’accompagne depuis longtemps. Merci François, d’avoir fait résonner la langue comme une musique, en glissant un grain de folie dans le cadre classique, sans jamais casser la magie.
P.S. Pour celles et ceux qui veulent voir François Pérusse dans son premier (deuxième, troisième ou quatrième) spectacle ou revoir cette collaboration improbable, Pérusse symphonique : du Snack Bar à l’OSM revient à la Maison symphonique les 18, 19 et 20 février 2026.


