ERRA et Currents font dialoguer précision et abandon

Par : Bruno Miguel Fernandes
La tension entre la tête et le cœur s’est imposée au MTELUS hier soir lors de The Silence Follows Tour 2026, une tournée réunissant Currents et ERRA, accompagnés de Caskets et AVIANA. Dès l’annonce de cette affiche, la promesse d’un dialogue entre deux approches du metalcore se dessinait déjà : d’un côté, une musique plus construite, plus technique, qui appelle une écoute attentive; de l’autre, une proposition plus viscérale, portée par les montées émotives et les refrains rassembleurs. Le tout prenait d’autant plus de relief qu’ERRA venait défendre silence outlives the earth, paru le 6 mars 2026. Plus qu’une simple succession de bonnes performances, la soirée s’est imposée comme une démonstration de cette dualité, d’abord esquissée par AVIANA et Caskets, puis pleinement incarnée par les deux têtes d’affiche.
Quand la soirée esquisse déjà ses contrastes

Dès le début de la soirée, AVIANA et Caskets ont proposé une première illustration de la dualité qui allait se maintenir toute la soirée. Les deux groupes n’offraient ni la même lecture du metalcore, ni la même façon d’occuper la scène, mais leur contraste installait déjà très bien le propos. Porté principalement par Joel Holmqvist, AVIANA s’est présenté comme une proposition plus cérébrale, plus contrôlée. Aussi composé de deux guitaristes et d’un batteur masqué, le groupe menait une performance très jouée, presque théâtrale, mais toujours cohérente avec les morceaux.
Holmqvist s’est montré solide du côté vocal, alternant chant clair et screams puissants avec assurance, au sein d’une proposition misant sur les contrastes entre rythmes plus saccadés, passages plus statiques et breakdowns abrupts relançant le moshpit. Le groupe appelait ainsi une écoute plus active, dans une trajectoire plus calculée qu’instinctive.
À l’inverse, Caskets arrivait avec une proposition plus directe, plus mélodique et plus immédiatement lisible. Le groupe britannique, porté par Matt Flood au chant, Benjamin Wilson et Craig Robinson aux guitares, ainsi que James Lazenby à la batterie, misait sur une structure plus classique, où les lignes vocales claires occupaient le centre de gravité et où les courts passages criés venaient dynamiser les transitions et inciser les notes plus hautes du chant.
Là où AVIANA jouait dans la tension et la construction, Caskets misait sur une familiarité très efficace. Les riffs plus groovy installaient une belle prévisibilité pour les néophytes, tandis que les refrains accrocheurs offraient aux fans les repères attendus. Matt Flood s’est d’ailleurs montré solide, précis et énergique tout au long du set.
Cette première portion de soirée posait déjà bien la dualité du spectacle, entre l’approche plus frontale d’AVIANA et le relais plus mélodique de Caskets.
Des visuels au service de deux intentions

Cette dualité s’est pleinement affirmée entre ERRA, venant de l’Alabama, et Currents, originaire du Connecticut. Les deux groupes partageaient la même scène et les mêmes écrans, mais n’en ont pas tiré la même expérience visuelle. Chez ERRA, il y avait une réelle intention d’art visuel, avec des jeux de lumière et des images de scène pensés chanson par chanson, toujours complémentaires avec la musique. Certaines pièces baignaient dans des ambiances monochromatiques, plus froides et plus dramatiques, alors que d’autres basculaient dans des éclairages plus colorés pour accompagner les envolées mélodiques.
Currents, de son côté, proposait lui aussi des visuels, mais son intention semblait clairement ailleurs. Là où ERRA voulait faire dialoguer le son et l’image, Currents choisissait surtout de passer par l’émotion de la musique.
Un autre point commun entre les deux groupes, c’est l’importance de la guitare lead, mais chacun à sa sauce. Chez ERRA, elle occupait une place centrale à travers un son plus clair, plus net et plus sec, avec des lignes qui venaient presque chanter par-dessus la rythmique. Jesse Cash, qui assure à la fois la guitare et le chant clair, impressionne par sa capacité à aller chercher des refrains moins immédiats, mais plus riches sur le plan mélodique, tout en continuant à jouer avec précision.
C’est là que la chimie avec J.T. Cavey devient particulièrement intéressante : le chant de Cash apporte de la finesse et de l’élévation, alors que le scream de Cavey vient ancrer le tout avec quelque chose de rugueux, mais doux, presque primal tout en restant chaleureux.
La guitare et la batterie comme points de rencontre et de rupture
Chez Currents, la guitare lead jouait elle aussi un rôle important, mais dans un autre filtre. Le son se faisait plus grinçant, parfois légèrement dissonant, ce qui venait ajouter au drame des chansons. Cette approche se mariait très bien avec la performance de Brian Wille. Ce qui frappe chez lui, c’est la cohérence entre son scream et son clean. Les deux semblent habiter le même registre, le même monde émotionnel. Cela évite le côté plus stéréotypé qu’on associe parfois à certaines voix plus screamo, même s’ils ne peuvent quand même pas se cacher d’être très emo dans les paroles.
Malgré le caractère dramatique des textes, il y a dans sa voix quelque chose de moins plaignard, de plus grave, de plus ancré, qui donne aux pièces une sincérité plus lourde que théâtrale.
Cette différence se percevait aussi dans les refrains. Ceux d’ERRA sont moins immédiats, mais finissent par s’ancrer grâce à leur richesse mélodique et aux notes que Jesse Cash va y chercher. Chez Currents, les refrains permettent au public de s’y déposer, de chanter son malheur, puis de relâcher la tension accumulée dans les couplets et les breakdowns. Même la batterie racontait ce contraste.
Chez ERRA, elle semblait pensée comme une construction complète; chez Currents, elle allait davantage chercher les vagues d’intensité propres au metalcore, avec des passages plus chargés, souvent nourris de double pédale, avant de laisser place à des moments plus respirés.
Entre précision et décharge
Les setlists reflétaient elles aussi cette logique. Dans le contexte d’un co-headline, on avait droit à des prestations serrées et punchées, qui s’enchaînaient rapidement et sans rappel. ERRA a joué un set un peu plus long, puisant autant dans son matériel récent que dans quelques incontournables, avec notamment Cure, Snowblood et Further Eden. Currents, dans un set un peu plus court, misait lui aussi sur une sélection bien pensée entre nouvelles pièces et chansons attendues, dont Monsters, Remember Me et It Only Gets Darker.
Là encore, les deux groupes racontaient quelque chose de différent : ERRA misait davantage sur les variations rythmiques et les pièces à étages, alors que Currents avançait par vagues d’intensité, alternant lourdeur frontale et refrains plus fédérateurs.
Au final, la grande force de cette soirée ne reposait pas seulement sur la qualité individuelle des groupes, mais sur la manière dont ils se répondaient. AVIANA et Caskets ont d’abord esquissé le concept. ERRA et Currents l’ont ensuite poussé à pleine puissance. Entre précision et abandon, entre architecture et catharsis, entre tête et cœur, le MTELUS a accueilli une soirée qui ne forçait jamais à choisir un camp.


