Après les néons d’Electric Callboy, Imperium Delirium ramène Montréal vers un deathcore viscéral

Par : Bruno Miguel Fernandes
Il y avait quelque chose de presque comique à passer, en quelques jours, du métal fluo et festif d’Electric Callboy à la noirceur compacte de la tournée Imperium Delirium de Shadow of Intent.
Là où la veille jouait avec les gimmicks, les couleurs et le plaisir coupable assumé, la soirée de dimanche dernier au MTelus ne cherchait pas vraiment à séduire autrement que par l’impact. Pas de détour. Seulement quatre propositions de deathcore qui, chacune à leur façon, poussaient le corps vers la collision. Avec Synestia, Mental Cruelty, AngelMaker et Shadow of Intent l’affiche offrait quatre manières d’habiter la lourdeur noire.
La première secousse de la soirée

Synestia, projet symphonique deathcore de Minneapolis porté par Ryan Vail, Sam Melchior, Grant Robinson et Byron London, avait la tâche d’ouvrir le bal. Le groupe l’a fait sans prudence, en montant immédiatement le cadran à 100.
La construction du set reposait sur des accumulations de breakdowns, d’intensités différentes, mais toujours pensées pour galvaniser une foule déjà en manque de collisions corporelles. Dès le premier appel aux bodysurfers, une marée de gens s’est mise à répondre, au grand malheur d’une sécurité déjà résignée.
Musicalement, j’ai trouvé Synestia moins accrocheur sur scène que sur certains titres studio, notamment lorsqu’on pense à la dimension symphonique très satisfaisante de Dies Irae. Cela dit, la performance vocale, entre growls profonds, cris plus aigus et pig squeals placés aux bons moments, ramenait l’attention vers l’avant.
Et la finale avec Death Empress, originalement en collaboration avec Disembodied Tyrant, a été le premier moment épique, avec son départ symphonique, son accélération et ses breakdowns de plus en plus lourds.
Le blackened deathcore en pleine maîtrise

Puis Mental Cruelty est arrivé avec une autorité complètement différente. La formation allemande, portée par Lukas Nicolai, Marvin Kessler, Nahuel Lozano, Viktor Dick et Jonathan Koltun, propose un blackened deathcore qui emprunte beaucoup aux codes du black metal : atmosphères lugubres, tensions en mineur et silences brusquement éventrés par des explosions de cris et de guitares.
C’était probablement la meilleure performance scénique de la soirée. Lukas Nicolai a cette manière très physique d’interagir avec la foule, non seulement par ses demandes, mais par sa posture même.
Certaines pauses avant les cris ajoutaient une vraie charge dramatique, alors que les chants plus clairs du guitariste étoffaient le tout sans diluer la violence. Des morceaux comme Helheim, Obsessis a Daemonio et Symphony of a Dying Star ont montré un groupe capable d’être brutal sans être plat. Gros coup de cœur. Je vais clairement explorer au-delà de leur dernière sortie Zwielicht.
La surcharge comme force de frappe

Avec AngelMaker, on changeait encore de logique. La formation de North Vancouver, composée de Casey Tyson-Pearce, Ian Bearer, Colton Bennett, Matt Perrin, Johnny Ciardullo, Cole Rideout et Steven Sanchez, est arrivée nombreuse, avec trois guitaristes, un bassiste, un batteur et deux vocalistes.
Sur papier, c’est impressionnant. Sur scène, ça donne une masse énorme, presque trop pleine. Je me suis demandé si tous ces musiciens servaient à diversifier le son ou surtout à le charger. J’entendais la densité, la puissance et la continuité de l’attaque, mais moins les textures entre les guitares.
Même chose du côté des deux vocalistes : plutôt que de jouer constamment dans les contrastes, j’avais l’impression qu’ils assuraient surtout une présence vocale continue, une sorte de mur de screams. C’était très chargé, mais cette surcharge fonctionnait particulièrement bien avec le parterre. Sur Vengeance et Leech, le parterre a complètement cédé. La surcharge sonore trouvait sa réponse dans un moshpit nerveux, massif et brutal.
Et conclure avec This Used to Be Heaven, chanson avec laquelle j’ai découvert le groupe, ajoutait une touche plus personnelle à une performance que j’ai respectée, même si elle m’a moins surpris musicalement.
La précision derrière la noirceur

Puis Shadow of Intent est venu rappeler pourquoi le groupe occupe une place aussi importante dans le deathcore actuel. La formation du Connecticut, portée par Ben Duerr au chant, Chris Wiseman à la guitare, Andrew Monias à la basse et Bryce Butler à la batterie, arrivait cette fois avec une posture plus sobre, mais une force de frappe impressionnante. Je les avais vus en octobre dernier en première partie de Lorna Shore, alors que Ben Duerr était absent. Cette fois, il était bien là. Et quel vocaliste! Ses growls extrêmement graves, parfois débités avec une précision rapide et saccadée, peuvent basculer dans un scream strident au sein d’une même phrase.
À ses côtés, Chris Wiseman, aussi guitariste de Currents, offrait des solos à couper le souffle, beaucoup plus épiques et cinématographiques que ce qu’il propose généralement dans un cadre metalcore avec son autre groupe.
La présence scénique de Shadow of Intent demeure plus réservée. Moins d’interactions, moins de grands élans vers la foule. Mais cette retenue semblait nécessaire pour préserver la précision des chansons. La tournée Imperium Delirium met clairement de l’avant un groupe plus brutal et plus technique, avec une batterie qui pousse déjà une machine impressionnante vers une coche supplémentaire. J’aime beaucoup cet album, même si l’album Melancholy reste pour moi l’un des plus grands albums métal des dernières années.
Le symphonique en retrait

Ce déplacement vers quelque chose de moins symphonique s’entendait particulièrement dans des pièces comme They Murdered Sleep ou même Malediction, dont la finale orchestrale paraissait moins enveloppante en spectacle que sur album. Est-ce une volonté de se distinguer d’un groupe comme Lorna Shore, qui occupe déjà le territoire du deathcore symphonique et lumineux? Peut-être. Mais ce virage donne aussi des moments redoutables comme Flying the Black Flag, Infinity of Horrors et Imperium Delirium.
Parmi les rappels aux albums précédents, Barren and Breathless Macrocosm, Intensified Genocide et From Ruin… We Rise ont frappé très fort. Cette dernière reste une de mes préférées du groupe. Sa progression, son solo à la fois chargé d’émotion et de persévérance, puis son impression de résolution au milieu d’un désastre résument exactement ce que Shadow of Intent fait de mieux.
La même foule, deux couleurs
Au final, la soirée n’avait rien de subtil, et c’était très bien ainsi. C’était du deathcore assumé, noir, brutal, parfois symphonique, parfois écrasant, mais toujours habité par une énergie commune.
Après le fluo d’Electric Callboy, le MTelus nous rappelait que le métal peut changer de couleur sans changer de public. Un soir, le métal peut faire danser sous les néons. Le lendemain, il peut pousser le même public à plonger tête première dans le noir.
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