Quand le prog fait bouger le moshpit

Par : Bruno Miguel Fernandes
Pendant que les Canadiens disputaient un match des séries vendredi soir dernier, une autre forme d’intensité s’installait au Studio TD. Dès les premiers pas dans une salle pleine à craquer, on sentait que la soirée ne serait pas seulement un enchaînement de prouesses techniques. Il y avait de l’électricité dans l’air, celle d’un public venu autant pour se laisser impressionner que pour se lancer pleinement dans l’expérience.
La tournée Angel de Unprocessed arrivait à Montréal avec une question intéressante : jusqu’où le metalcore progressif peut-il pousser la complexité sans perdre le public en chemin? La réponse s’est construite en trois temps, avec Midwinter, Allt et Unprocessed. Trois groupes, trois rapports au prog, au metalcore, à la brutalité et aux émotions.
Midwinter : l’élan avant l’ancrage

C’est Midwinter qui avait la tâche d’ouvrir la soirée. Originaire de Cleveland, le quintette réunit Billy Toth, Kody Archer, Zac D’Urso, Max Underwood et Nate Rosenhaus. Le groupe s’inscrit dans un metalcore progressif atmosphérique, où les voix claires croisent des screams plus aigus, parfois proches d’une couleur screamo assumée.
Musicalement, Midwinter propose une construction plus éclatée que le metalcore classique. Les morceaux refusent souvent le chemin facile du couplet-refrain-breakdown. Certains passages accrochent réellement l’attention. Là où j’ai moins adhéré, c’est dans certaines attaques vocales plus pincées, presque plaintives, comme si le scream partait d’une tension très haute dans la gorge. La puissance est là, mais l’émotion m’a semblé moins naturelle ou trop souvent dans le même registre plaignard. Une critique toutefois sur le style et non la performance.
Le côté prog demande des points d’ancrage pour que le public puisse vraiment s’arrimer. Malgré une bonne performance individuelle, la formation semblait très concentrée sur l’exécution, parfois au détriment de la cohésion. Il restait néanmoins une énergie respectable pour lancer la soirée. Et il faut reconnaître l’audace de conclure avec un chandail du Lightning de Tampa Bay, geste qui a déclenché des huées aussi prévisibles que savoureuses.
Allt : précision froide, impact brûlant

Avec Allt, la soirée a changé de densité. Le groupe suédois réunit Robin Malmgren, Viktor Florman, Olle Nordström, Samuel Mills et Adam Björk. Mills était absent, puisqu’il est récemment devenu père, ce qui demeure difficile à critiquer. La piste de basse, loin d’être accessoire, offrait des lignes dynamiques et étonnamment vivantes. Elle donnait surtout envie de voir ce que la présence physique du bassiste aurait pu ajouter à l’ensemble, tant ces passages occupaient déjà une place importante dans la profondeur et le mouvement des pièces.
Allt avait une énergie digne d’une tête d’affiche. Robin Malmgren possède un charisme évident et une palette vocal impressionnante. Il peu grimper dans des screechs tranchants, redescendre dans des growls puissants, puis insérer des passages chantés précis et sentis. Les guitares, portées par un son très sec, presque industriel, servaient de fil conducteur à des morceaux chargés et brutaux, tout en laissant passer des mélodies complexes qui faisaient déjà écho à l’univers à venir d’Unprocessed.
J’étais déjà familier avec les morceaux Aquila et Paralyzed, mais la prestation m’a surtout donné envie de retourner explorer leur catalogue. Là où Midwinter demandait parfois de chercher la prise, Allt rendait ses détours plus lisibles. On pouvait suivre le mouvement, embarquer dans le beat, puis se faire surprendre par des passages bien calculés. La batterie alternait entre double pédale constante et variations plus respirées. Il y avait dans leur son quelque chose qui me rappelait parfois le groupe Persefone, à mon grand bonheur.
Unprocessed : la prouesse au service de l’émotion

Avant l’arrivée d’Unprocessed, il faut parler du Studio TD. C’était ma première visite dans cette salle qui peut acceuillir au plus 600 personnes, et le format a clairement contribué à l’expérience. La foule était l’une des plus vivantes et réactives que j’ai vues depuis longtemps. Moshpit, circle pit, wall of death : chacun semblait vouloir participer au chaos organisé. Les jeux de lumière tout au long de la soirée, simples mais efficaces, ajoutaient beaucoup à l’impact. Couleurs franches, effets stroboscopiques, noirceurs bien placées et lumières entourant le balcon donnaient à la soirée une impression d’immersion totale.
Puis Unprocessed est arrivé. Que dire de cette performance, sinon qu’elle avait quelque chose d’intime, d’authentique et de complètement renversant. Originaire de l’Allemagne, le groupe est composé de Manuel Gardner Fernandes, Christoph Schultz, David John Levy et Leon Pfeifer. Avec Angel, paru le 31 octobre 2025, le groupe pousse plus loin son virage lourd et brutal, tout en gardant la complexité mélodique de ses albums précédents.
Chez Unprocessed, les chansons ne respectent jamais totalement les codes d’un seul style. Les riffs de guitare sont souvent tapés, tendus, parfois presque nus, puis soudainement noyés dans une distorsion maximale. Ils sont tellement distinctifs que la foule en venait à chanter les notes comme des refrains. Manuel Gardner Fernandes impressionne par une voix claire magnifique, avant de basculer vers un scream colérique et vibrant. Autour de lui, le groupe joue avec une symbiose rare.
Quand la complexité devient viscérale
Snowlover a frappé par sa guitare rugueuse et son groove capable de faire rebondir toute la salle. Thrash a offert un breakdown central fou, entre shred étouffé, rythmique presque électronique et notes en écho, avant de revenir vers un refrain repris par la foule. Et Glass rappelait à quel point les introductions à la guitare du groupe peuvent couper le souffle. Sur Solara, le bassiste a aussi bien rendu les passages initialement assurés par Paleface Swiss, sans que le morceau perde de son impact.
Sacrifice Me était l’un des moments que j’attendais le plus, et ni le groupe ni le public ne m’ont déçu. Le breakdown a déclenché un circle pit de plus en plus volatile, avant que les silences ponctués de voix presque angéliques ne fassent repartir la salle de plus belle. Dark, Silent and Complete a ensuite ouvert à pleine intensité, entre guitares saturées et blast beats, pour ralentir presque aussitôt, avant de terminé sur une envolée époustouflante au violoncelle électrique où on a l’impression de se laisser porter par une vague immense de chaleur.
Un solo de guitare magnifique de Fernandes seul sur la scène, un cover follement réussi de Creeping Death de Metallica et un solo de batterie impressionnant ont mené vers le rappel. Deadrose a démarré avec son introduction magnifique, puis un crescendo électronique porté par le contrôleur à pads de Levy. Terrestrial a servi de dernier défoulement.
Une porte d’entrée vers un univers plus vaste
C’est probablement là que réside la grande force d’Unprocessed : dans cette capacité à faire cohabiter la virtuosité et l’émotion sans que l’une prenne le dessus sur l’autre. Chaque chanson semble habitée par une tension, un parcours, une idée précise. On voyage avec les oreilles dans la complexité imprévisible du prog, mais on y adhère avec le cœur, parce que derrière les structures éclatées et les prouesses techniques, les morceaux demeurent profondément vivants. Virtuose, oui. Brutal, souvent. Mais surtout humain.


