Une voix immense au service du vrai

Par : Bruno Miguel Fernandes
Il y a des artistes qui montent sur scène avec un concept. D’autres avec une esthétique. D’autres encore avec un catalogue assez fort pour porter à lui seul toute une soirée. Et puis il y a RAYE, qui semble arrivée avec quelque chose de plus rare encore : une sincérité et une authenticité assez grande pour tout faire tenir ensemble.
Dimanche soir, à la Place Bell, c’est surtout cette cohérence qui s’est imposée comme fil conducteur. Pas seulement dans les paroles. Pas seulement dans la voix. Mais dans tout ce qui reliait la femme, l’artiste, le band, les arrangements, les anecdotes et même les silences entre les chansons. RAYE, ce n’est pas qu’un nom en pleine ascension. C’est aussi un parcours d’autodétermination qui donne encore plus de poids à ce qu’elle chante aujourd’hui. Longtemps reconnue pour sa plume au service d’autres artistes, notamment Beyoncé, Charli XCX et John Legend, elle a fini par imposer pleinement sa propre voix avec My 21st Century Blues, album indépendant paru en 2023 après des années de blocage sous Polydor, sa maison de disques de l’époque. Ce disque lui a valu six BRIT Awards en une seule soirée en 2024, un record dans un même gala. Et le 27 mars dernier, This Music May Contain Hope, est venu élargir son terrain de jeu avec plus d’ampleur orchestrale et un sens narratif plus assumé.
Le grand déploiement sans perdre l’âme

Cette ampleur, on la sentait dès son entrée en scène. Seule devant un grand rideau rouge, RAYE s’est présentée dans un registre théâtral, portée par l’introduction de son plus récent album, Intro: Girl Under the Grey Cloud, comme pour annoncer que la soirée allait se déployer à la manière d’un récit. Il y avait là quelque chose de dramatique, de soigneusement mis en scène, mais sans jamais donner l’impression d’un artifice. Chez RAYE, même lorsque la proposition flirte avec le théâtre, il n’y a pas de quatrième mur. Puis, dès les premières minutes, l’arrivée des musiciens par la levée du rideau installait un tableau rappelant à la fois le jazz classique et le showbiz d’antan, avec ce mélange d’élégance, de panache et de proximité qui allait marquer tout le reste de la soirée. L’entrée rapide de Where Is My Husband? venait alors donner mouvement à cette mise en scène et révéler, d’un seul coup, toute la richesse du groupe qui l’accompagnait.
Entourée de quatre cuivres, de quatre cordes, d’un batteur, d’un guitariste, d’un bassiste, d’un percussionniste et de deux choristes, RAYE se présentait avec un ensemble élégant et cohérent. Là où My 21st Century Blues misait souvent sur des chansons aux styles variés, mais généralement plus épurées, This Music May Contain Hope pense davantage en textures et en architecture sonore. Where Is My Husband? devenait ainsi une entrée en matière idéale : une chanson groovy, complexe, mais très chantable, qui mettait déjà de l’avant la richesse de son groupe, la rapidité de son débit et sa capacité à rendre la sophistication musicale profondément vivante.
La scène comme prolongement du cœur

Ce qui rendait la soirée aussi attachante, toutefois, c’était tout ce qui se passait entre les chansons. RAYE prenait le temps. Le temps de remercier ses musiciens. Le temps de repérer une personne plus loin dans la salle qui dansait sans relâche. Le temps de saluer des membres du personnel de premiers soins postés près d’une porte. Même lorsqu’elle amenait la scène vers un territoire plus cabaret, plus vintage, jusqu’à glisser vers une reprise de Fly Me to the Moon rendue célèbre par Frank Sinatra, rien ne paraissait fabriqué. C’était justement cela qui frappait le plus : cette manière d’être théâtrale sans jamais cesser d’être proche.
Puis il y a eu Ice Cream Man. RAYE elle-même au piano, accompagnée des cordes, y portait toute la charge dramatique et émotionnelle de la pièce. On connaît la violence du propos, mais aussi le souffle de résilience et d’espoir qui la traverse. Dans un concert aussi riche, elle rappelait que toute sa grandeur commence d’abord dans sa capacité à rendre une émotion crédible.
Elle a ensuite introduit I know You’re Hurting en s’adressant directement à celles et ceux qui pourraient avoir envie de tout abandonner, leur dédiant la chanson pour les encourager à rester.
Portée par le dialogue entre les cordes et les cuivres, la pièce s’élevait sans lourdeur. Puis le solo de guitare final est venu couronner cet élan avec justesse.
Une sincérité sans quatrième mur

La dernière portion avant le rappel montrait à quel point RAYE peut naviguer entre plusieurs mondes sans jamais perdre le centre de gravité de son art. Click Clack Symphony, avec sa dimension symphonique et son souffle cinématographique, gracieuseté de Hans Zimmer, mettait de l’avant toute l’ambition du nouveau matériel. Puis le medley electropop, incluant notamment Black Mascara, transformait la salle en terrain de jeu pour des couleurs plus sombres, des lasers, des beats et des drops. Oscar Winning Tears est venue ensuite rappeler tout le pouvoir dramatique de son écriture, avec sa construction ample et cette note finale impressionnante que RAYE va chercher avec autorité et justesse.
Puis, avec Joy, AMMA et ABSOLUTELY (qui sont d’ailleurs les soeurs de RAYE) sont venues la rejoindre sur scène. Les deux premières parties, qui avaient déjà offert des prestations vocales justes et puissantes, ajoutaient ici une belle continuité. Dans Joy, la construction des cuivres s’avérait particulièrement satisfaisante, portée par un entrain rapide et quasi euphorique rappelant parfois l’énergie des big bands ou même celle des fanfares universitaires américaines.
Une finale en pleine maîtrise

Et ce rappel arrivait avec Escapism. Encore une fois, une chanson à l’ADN plus électropop, mais ici revisitée avec la puissance des cuivres et la sensibilité des violons. Cette relecture rappelait à quel point RAYE parvient à toujours offrir quelque chose de neuf, de frais, sans jamais se défaire de sa couleur. Il y avait d’ailleurs un bel équilibre entre les deux albums, à travers des morceaux comme Hard Out Here qui a glissé vers Genesis Pt. II avec une transition époustouflante, Lifeboat, Nightingale Lane ou Worth It.
Et au cœur de tout cela, il y avait sa voix. Souple, puissante, précise, capable de passer du chant au rap, du spokenword au avait, d’un phrasé presque murmuré à une montée éclatante. Elle demeurait l’élément qui unifiait tout le reste. Dans cette manière qu’a le soul anglais de se laisser porter par des chanteuses authentiques et sensibles, RAYE s’inscrit déjà aux côtés de noms comme Amy Winehouse, Adele ou plus récemment, Olivia Dean.
Une chose demeure certaine au terme de cette soirée : avec une proposition aussi aboutie, aussi incarnée et aussi généreuse, RAYE donne à cette tournée des allures de véritable consécration scénique. Si les prochaines dates prolongent ce même équilibre entre ampleur, sensibilité et précision, il faudra peut-être commencer à parler non seulement d’une excellente tournée, mais d’un moment marquant dans l’affirmation d’une grande artiste.
Crédit Photo : Mattv.ca / Olivier Garneau




















