Une proposition innovante, mystérieuse, et marquante

Par : Martin Postel-Vinay
L’édition 2026 du Festival International de Jazz de Montréal est déjà bien entamée. En ce milieu de deuxième semaine de festival, on s’attend à quelques chose de différent, d’intrigant, d’innovant. Le mystérieux Chief Xian aTunde Adjuah, ou plus communément appelé Chief Adjuah est là pour répondre à ce besoin, et c’est au Théâtre Jean-Duceppe qu’il va faire honneur à sa musique. Sur scène, la formation est presque classique dans son apparence : guitare, contrebasse, batterie, congas, djembé. Mais très vite, on comprend que la proposition va ailleurs.

La batterie est exceptionnelle. Les percussions sont millimétrées, toujours précises, jamais trop démonstratives. Tout repose sur une cohésion rare entre les musiciens. Ils se regardent sans cesse, communiquent sans parler, échangent leurs émotions en direct. Rien ne semble forcé. Chacun écoute l’autre, répond, relance. Et le public le sent : à la fin de chaque morceau, la salle exprime ses émotions sans retenue.

Au centre de tout ça, Chief Adjuah manipule un instrument étrange, presque impossible à identifier au premier regard. Une sorte de saxophone à cordes, futuriste et organique à la fois. Il s’agit de l’Adjuah Bow, un instrument qu’il a lui-même inventé, à la croisée de plusieurs de ses créations, entre trompette, bugle inversé et instrument à cordes. Sa sonorité très particulière s’envole sans retenue, aigue, stridente, psychédélique. Il invite à l’évasion, et rappelle parfois les couleurs du jazz saharien.

Mais Chief ne se contente pas de jouer. Il s’empare aussi du micro, autant pour chanter que pour livrer des passages plus proches du spoken word. Par moments, la batterie s’intensifie, une clarinettiste entre en scène et vient éblouir le théâtre avec des envolées psychédéliques. Chief chante alors une sorte de pop-rock intense, torturée, pendant que son instrument, passé dans les pédales, sonne presque comme une guitare électrique de métal.

Le résultat est intrigant, mais surtout savoureux. On retrouve parfois cette sensation qu’on peut avoir en écoutant Massive Attack ou Radiohead : quelque chose de sombre, de beau, de tendu, qui ne cherche pas à plaire facilement mais qui finit par nous happer complètement.
La mise en scène reste très épurée. Les lumières se contentent de changer de couleur à chaque morceau, sans en faire trop. Elles viennent surtout sublimer les silhouettes des musiciens, projetant leurs ombres sur le sol et donnant au concert une dimension presque cinématographique.

Entre deux morceaux, Chief Adjuah prend aussi le temps de parler. Il annonce un prochain album prévu pour l’année prochaine, avec de nouvelles chansons attendues en novembre. Il revient aussi sur le mot « jazz », contraction de « jackass », qu’il associe à une histoire raciste et refuse d’utiliser pour définir sa musique. Lui préfère parler de “Stretch Music”, une musique étirée, ouverte, qu’il décrit comme un mélange de folk, de blues et de jazz.

Et c’est peut-être ce qui résume le mieux ce concert : une musique qui refuse de rentrer dans une case. Une musique qui part du jazz, mais qui le dépasse sans cesse. Qui peut être spirituelle, rock, psychédélique, saharienne, presque électronique par moments. Une musique portée par des musiciens en pleine écoute, et par un Chief Adjuah qui semble vouloir repousser les limites de son instrument, de sa voix et de son propre langage.
Crédit Photo : Martin Postel-Vinay / Mattv


















